Travailler, oui, mais pas avec n'importe qui! S'ils rejettent en masse le métro-boulot-dodo communément accepté par leurs aînés, les jeunes adultes revoient aussi l'organigramme professionnel de fond en comble. Au rayon des concessions, les 25-40 ans placent le curseur ailleurs. "Plus question d'accepter n'importe quel métier "bullshit" sous prétexte de bosser, ni de se retrouver avec des individus qui leur sont imposés, constate la sociologue Anne Burton. Aujourd'hui, beaucoup privilégient une activité professionnelle selon des critères bien précis, mais ils choisissent également leurs collègues! Pas étonnant, dans ce contexte, qu'ils soient de plus en plus nombreux à se lancer avec un ami ou à s'associer avec un proche. Cela concerne aussi les moins jeunes, désireux de sortir du schéma classique." Et la spécialiste d'ajouter que c'est sans doute une réponse bien moins anodine qu'il y paraît à un monde du travail qui correspond peu à l'idée qu'ils s'en font. "Horaires flexibles, télétravail, coworking... ces adultes dictent une autre façon de fonctionner et remettent en cause tout un modèle préétabli, qui n'est plus en phase avec leurs valeurs et leur conception de l'existence.
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Travailler, oui, mais pas avec n'importe qui! S'ils rejettent en masse le métro-boulot-dodo communément accepté par leurs aînés, les jeunes adultes revoient aussi l'organigramme professionnel de fond en comble. Au rayon des concessions, les 25-40 ans placent le curseur ailleurs. "Plus question d'accepter n'importe quel métier "bullshit" sous prétexte de bosser, ni de se retrouver avec des individus qui leur sont imposés, constate la sociologue Anne Burton. Aujourd'hui, beaucoup privilégient une activité professionnelle selon des critères bien précis, mais ils choisissent également leurs collègues! Pas étonnant, dans ce contexte, qu'ils soient de plus en plus nombreux à se lancer avec un ami ou à s'associer avec un proche. Cela concerne aussi les moins jeunes, désireux de sortir du schéma classique." Et la spécialiste d'ajouter que c'est sans doute une réponse bien moins anodine qu'il y paraît à un monde du travail qui correspond peu à l'idée qu'ils s'en font. "Horaires flexibles, télétravail, coworking... ces adultes dictent une autre façon de fonctionner et remettent en cause tout un modèle préétabli, qui n'est plus en phase avec leurs valeurs et leur conception de l'existence. Il ne faut pas oublier qu'ils ont été biberonnés à l'hyper individualisme, aux familles recomposées, au culte de la performance, de la rentabilité, mais aussi au chômage qui rôde, en toile de fond, malgré un taux de diplomation important", poursuit l'experte.Le fil rouge de leur existence? La quête de sens. "En réaction aux vies qu'ont menées ou mènent leurs parents, totalement dévoués à leur boulot ou au contraire, qui ont une carrière en dents de scie à cause d'une conjoncture difficile ou qui sont carrément jetés car trop vieux, les jeunes adultes ne sont plus prêts à foncer tête baissée dans une vie faite de sacrifices. Or, le travail en est un, c'est même peut-être le principal, pour beaucoup", explique Patrick Massin, psychologue et psychothérapeute. Bosser avec sa meilleure amie ou sa soeur serait un antidote à la morosité ambiante. "On sait qu'on va oeuvrer avec quelqu'un de confiance, que l'on apprécie et que l'on connaît, avec qui on partage des valeurs... c'est un facteur très motivant, et rassurant aussi, dans un monde professionnel désincarné et impersonnel", affirme le spécialiste. Exit, l'ère du chacun pour soi? Patrick Massin pointe le paradoxe d'une société ultraconnectée, où l'envie de se recentrer entre autres sur ses vrais amis est en passe de détrôner les réseaux sociaux, vides de toute âme. "Le vivre ensemble a plus que jamais sa raison d'être au quotidien, aussi bien avec le groupe qu'avec ses proches. On veut se voir, être physiquement avec l'autre, échanger. Facebook, Twitter, Instagram, beaucoup en sont revenus, même les ados sont en train de prendre une distance non négligeable avec le virtuel. Les adultes, eux, veulent remettre l'humain au coeur de tout. Travailler en duo en est une concrétisation évidente", constate le psy qui, pourtant, a longtemps vu les limites de ces binômes, dans sa pratique en cabinet. "Bosser avec un copain ou un parent, c'est a priori la vraie mauvaise idée, malgré des prédispositions évidentes. C'est la porte ouverte à la déception et en cas de dispute, voire de trahison, tout risque de voler en éclats : l'amitié comme le boulot. Gare donc aux duos duels... A contrario, ces paires sont très fortes car elles ont une capacité à rebondir hors du commun, grâce à la connaissance que chacun a de l'autre, justement. Sur le plan psychologique, à l'heure où trouver et garder un emploi stable relève du parcours du combattant, monter un projet professionnel à deux participe à un mécanisme de réassurance. Sur le plan économique, se lancer seul s'avère de la folie pour beaucoup, à deux, on mesure les risques autrement, on partage les charges. Et passer ses journées avec quelqu'un que l'on aime et pour qui le projet a le même sens est évidemment une vraie valeur ajoutée dans la décision", nuance l'expert.Anne Burton, elle, voit dans ces nouveaux schémas une amorce de bouleversement du monde du travail, un début de réelle mutation dont on ne réalise pas encore à quel point il est révolutionnaire. "Ces binômes sont un véritable marqueur sociologique. D'abord, ils rappellent qu'on ne bosse pas que pour gagner sa vie. Voici encore quelques décennies, on ne pensait ni au sens ni à l'humain, ces deux mots étaient complètement absents du vocabulaire professionnel. Aujourd'hui, on est dans une introspection plus profonde, menée par des générations d'adultes marqués par des modèles privés et professionnels explosés. Divorces, licenciements collectifs, faillites, burn out... dans aucune sphère, ils n'ont de références balisées une fois pour toutes. Ils sont régis par la peur et le souhait de vivre autrement. Aujourd'hui, le travail, au même titre que la vie de couple ou de famille, doit être source de plaisir, d'épanouissement personnel, voire de bonheur. De moins en moins d'entre eux sont prêts à faire des concessions, leur niveau d'exigence, et donc de déception, est très élevé. C'est ça, le nouveau must, quitte à ce que ça devienne un diktat oppressant pour certains, donc, source de mal-être", prévient la sociologue. Au-delà de l'envie et/ou du besoin d'avoir un travail qui fait sens, ces paires sont également le fruit de générations qui ont un autre rapport à la jeunesse. Pour Anne Burton, les 25-40 ans n'en sont pas nécessairement conscients, mais il apparaît aujourd'hui qu'ils sont nombreux à mettre en place des stratégies évidentes pour s'aménager des transitions entre la vie d'étudiant et celle d'adulte. "Le boom de la colocation et de l'habitat groupé en sont des conséquences directes. Bien sûr, il existe des raisons économiques évidentes, mais plus profondément, la tentation de garder une certaine insouciance, de ne pas abandonner complètement sa jeunesse, de vivre sans trop de contraintes, sans non plus renoncer à leurs libertés... ce sont des adulescents, des adultes avec encore une mentalité d'ado jusqu'à 40 ans, en gros. D'où le succès des bandes, aussi : on sort à quatre, on part en vacances à dix. Avoir 35 ans aujourd'hui, c'est comme en avoir 20 dans les années 70. Travailler en duo relève du même processus : c'est une façon d'assurer un passage doux avant le cap de la vie de couple qui fait peur à beaucoup, qui hésitent à s'engager franchement. Nombre de trentenaires sont encore en coloc'!", constate-t-elle. Patrick Massin, lui, renvoie au besoin d'appartenance à une tribu. Une enquête du Crioc montrait il y a cinq ans que la vie en communauté attirait en moyenne 58% de jeunes de 18 à 29 ans, et 17% du reste de la population. Côté pile, ces binômes semblent donc avoir trouvé un compromis satisfaisant quant à leur redéfinition du métier en général. Côté face, ils séduisent aussi le consommateur. "Quand vous entrez dans une boutique tenue par des amies ou dans un resto ouvert par un père et son fils, c'est comme si vous sortiez du système de la surconsommation, où les grandes enseignes vous engloutissent à coups d'injonctions et de stéréotypes. Vous pénétrez au contraire dans un monde où on prône l'authentique, l'échange, la proximité, la sincérité. C'est une démarche qui vise également à se réapproprier la consommation et à revisiter ces métiers. Ça crée le lien, par ailleurs, car inévitablement, dans ces commerces, on parle. Plus l'humanité se globalise, plus l'individu a besoin de se réaffirmer", conclut Patrick Massin.Par Aurélia Dejond