Barbara Witkowska Journaliste

Thierry Wasser est le nouveau parfumeur de la maison Guerlain. Il travaillera en étroite complicité avec Jean-Paul Guerlain,  » gardien du temple  » et créateur des fragrances les plus prestigieuses du monde. Rencontre exclusive avec deux virtuoses de l’odorat.

On se retrouve dans un élégant salon à l’atmosphère confidentielle et ouatée de la célébrissime maison Guerlain, située au 68, Champs-Elysées, à Paris. Costume de flanelle grise pour Jean-Paul Guerlain, complet sombre à rayures tennis pour Thierry Wasser, les deux gentlemen-parfumeurs ont beaucoup d’allure et sont tout sourire. Pendant plus d’une heure, pour Weekend, ils égrènent souvenirs, anecdotes olfactives, fragrances ensorcelantes et dévoilent, en avant-première pour nos lecteurs, le concept de Guerlain Homme, la nouvelle fragrance masculine qui sortira à la rentrée.

Une fraîcheur avec un vrai sillage

Puisant dans l’élégance et la fluidité d’un style cher à la maison, le  » jus  » traduit la vision d’un homme en mouvement, épris de liberté, très sexy et un brin  » animal « . Il a été imaginé par Thierry Wasser et Sylvaine Delacourte, directrice création parfums chez Guerlain. Jean-Paul Guerlain, lui, y a ajouté son inimitable  » grain de sel « , impertinent et jubilatoire. La limette et la menthe ouvrent les festivités dans un grand élan de fraîcheur.  » J’ai trouvé ce départ un peu ennuyeux et j’ai suggéré d’y rajouter une pointe de rhubarbe, une note jeune et diffusive « , intervient Jean-Paul Guerlain. Très vivifiante, presque acide, elle révèle immédiatement la sensibilité du parfum. Le c£ur est rythmé par des accents aromatiques de thé vert et de géranium, tandis que le sillage embaume de vibrations un peu sauvages de vétiver, un clin d’£il sympathique à Vétiver, le tout premier parfum créé par Jean-Paul Guerlainà en 1959.

Thierry Wasser : un parcours jalonné de rencontres

A priori, rien ne le destinait à devenir parfumeur. Originaire de Montreux, Thierry Wasser se dit  » très proche de la terre en Suisse  » et se souvient avec émotion des journées de son enfance quand il se promenait dans les montagnes et ramassait des herbes et des plantes qu’il faisait ensuite sécher. A 18 ans, il rencontre à Genève Jean Hadorn, directeur de l’école de Givaudan (société de création de parfums).  » Nous parlions de la musique, de la peinture, de tout sauf des parfums. A la fin, Jean Hadorn m’a proposé, en guise de jeu, de passer un test olfactif. Je m’en suis très bien sorti !  » dit-il avec un sourire radieux. C’est ainsi qu’on  » tombe  » dans la parfumerie car le jeu s’est terminé par un contrat, suivi d’une longue et passionnante expérience.

Douze ans plus tard, Thierry déjeune avec Patrick Firmenich, patron d’une autre société de création de parfums. Au menu de la conversation ? L’ouverture d’une antenne de Firmenich à New York. Entre la poire et le fromage, le jeune parfumeur accepte de goûter à cette nouvelle aventure.  » La Grosse Pomme  » le fait rêver depuis longtemps. En neuf ans, il composera quelques jolis opus olfactifs qui contribueront largement à sa notoriété. Dont Dior Addict, ce philtre magique qui propulse en vedette la Reine de la Nuit, fleur de Jamaïque, admirablement entourée de rose, de jasmin, de vanille, de santal et de fève tonka.

De retour à Paris, il participe à plusieurs créations à quatre mains. Avec Annick Ménardo, il compose Hypnôse pour Lancôme, un vétiver féminin égayé de fruits de la Passion avec un accord bois-vanille en tête. Avec Sylvaine Delacourte, il imagine – pour Guerlain – Iris Ganache et Quand vient la pluie. Le premier est un oriental boisé vanillé construit autour de l’iris et du chocolat. Le second est une brume tropicale soulignée par les fleurs blanches, la violette et les notes ambrées.

En 2007, lors d’un dîner, Thierry Wasser rencontre Jean-Paul Guerlain.  » Il nous a raconté son histoire. C’était très impressionnant. Il s’est passé quelque chose de sensible. Disons plutôt que j’ai été ému sensiblement.  » Le sentiment est partagé par Jean-Paul Guerlain. Il apprécie le parcours sans faute du jeune parfumeur, sa liberté d’artiste et ses expériences chez Givaudan et Firmenich, deux sociétés familiales riches d’un grand patrimoine olfactif dont la philosophie est très proche de la maison Guerlain. Le jour où, après plus d’un demi-siècle de création, il souhaite avoir un successeur, c’est forcément à lui qu’il pensera.

Fraîchement nommé comme parfumeur, Thierry Wasser exulte :  » La maison Guerlain représente 180 ans d’histoire et pas n’importe quelle histoire. Guerlain était le parfumeur des têtes couronnées, imaginait des parfums fabuleux pour une seule soirée. Les créations étaient toujours liées aux événements de l’époque. C’est une maison qui a le sens de l’art et de la culture. Ce fait est très important pour un parfumeur.  » Certes, l’héritage est  » lourd et précieux « . Thierry Wasser l’aborde avec fierté et enthousiasme, sans aucune crainte. Il peut toujours s’appuyer sur Jean-Paul Guerlain avec qui il est lié par  » une vraie complicité olfactive et presque affective « .

Jean-Paul Guerlain : dans le sillage de ses ancêtres

Jean-Paul Guerlain ne s’éloigne, en effet, pas tout à fait. Il garde un rôle de consultant, s’occupe des achats des matières premières et continuera à faire de la parfumerie. Depuis l’âge de 17 ans, il a créé une cinquantaine de fragrances, les unes plus belles que les autres.  » Je songeais à une carrière littéraire mais mes gros soucis de vision n’ont fait qu’empirer. Alors, mon grand-père, Jacques, a décidé que je serais parfumeur et me traînait à l’usine tous les jours comme un caniche. Je ne voyais pas clair mais je touchais les matières premières et faisais les pesées. J’avais aussi une sérieuse mémoire olfactive. « 

Immense parfumeur, Jacques Guerlain est l’auteur des plus célèbres  » jus  » de la maison : Après l’Ondée, L’Heure Bleue, Mitsouko, Shalimar et Vol de Nuit. Jean-Paul a, lui aussi, un  » nez  » exceptionnel. Il a à peine 17 ans quand il crée Vétiver, un boisé frais qui n’a pas pris une ride. Après, tout s’enchaîne et il devient le nouveau parfumeur de la dynastie. Fidèle à son grand-père, son maître, il n’oublie jamais sa phrase :  » Mon petit, on fait des parfums pour les femmes avec lesquelles on vit.  » Chacune de ses créations sera comme un hommage à une femme aimée. Ou fantasmée. Parure, il l’a imaginé pour sa mère. Nahema est dédié à Catherine Deneuve dont le rôle dans Benjamin ou les Mémoires d’un puceau de Michel Deville (1967) lui a laissé un souvenir impérissable. Samsara, un superbe oriental mêlant jasmin et santal de Mysore, lui a été inspiré par sa compagne Decia de Pauw. Célébration de la femme, le parfum est aussi  » un appétant, un moyen de séduction « , précise Jean-Paul Guerlain. Ce grand séducteur continue donc de se promener, narines aux aguets, pour humer et imaginer d’autres sillages ensorcelantsà

Barbara Witkowska

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