Seconde peau

Elle crée des bijoux et des accessoires qu’elle gaine de cuir ultrafin. Natalia Brilli imagine un monde romantico-philosophique et sensuel. Portrait d’une perfectionniste.

Elle a vu l’enfer version hollywoodienne. Natalia Brilli rit quand elle raconte ça : ce n’étaient en réalité que des bondieuseries qui lui soufflèrent l’idée de sa collection automne-hiver 08-09. Des images très kitsch de feux apocalyptiques et de forêts sataniques glanées lors d’un voyage aux States. La créatrice inspirée les a traduites en bijoux et accessoires dans un cuir  » bouilli, craquelé comme de l’asphalte ou du bois brûlé « . Emportée par son élan, Natalia Brilli s’est fait plaisir : elle a créé en plus une microcollection dans du vrai bois brûlé, le choix est cohérent. La possibilité pour elle de mélanger, de créer ainsi  » des familles qui deviennent intéressantes « . Mais toujours avec l’idée d’utiliser un seul matériau pour mieux mettre en valeur son cuir.  » Peut-être que la saison prochaine, j’aurai envie d’un truc très bling-bling…  » Natalia balance ça malicieusement, on n’en croit pas un mot. Cela ne lui ressemblerait guère.

A l’école du goût

Une mère belge, un père italien, ouvrier par nécessité, musicien et photographe par passion. Une enfance liégeoise au début 1970, des humanités artistiques à Saint-Luc et la rencontre d’une femme  » incroyable « , Marcelle Goffinet.  » Elle avait un magasin de vêtements anciens, de la fin du xixe siècle jusqu’aux années 1960. Cela s’appelait Soir de Paris, j’y travaillais le week-end, j’avais 16 ans. Elle m’a donné le goût des belles choses, des beaux bijoux. Tout vient de là…  » C’est Marcelle qui la pousse à s’inscrire à La Cambre, à Bruxelles, direction l’atelier de scénographie. Très vite, elle est encore étudiante, elle travaille pour le Théâtre national, elle y restera plus de six ans. Entre-temps, elle décroche son diplôme en 1996 et fréquente assidûment les jeunes de sa génération dans l’atelier voisin, celui de stylisme, à La Cambre. Elle s’amuse même à leur  » donner des coups de main « , Xavier Delcour alors jeune créateur s’en souvient encore. Natalia aussi : les nuits blanches d’avant défilés, elle connaît.

A l’école de la vie

Un jour, lors d’un parcours de stylistes de Modo Bruxellæ, elle croise Lionel. L’amour donne des ailes. Au passage du siècle, elle quitte Bruxelles. A moi Paris. D’abord, elle s’y ennuie puis travaille pour une ligne de sportswear et, en 2003, s’inscrit à l’Institut Français de la Mode, avec un chapelet d’a priori.  » J’avais peur de ne pas être à la hauteur « , confie-t-elle a posteriori. Elle enfile pourtant des perles, les enserre dans du cuir pour une collection de fin d’études qu’elle expose au Musée Galliera. Chance, elle y rencontre des acheteurs enthousiastes qui lui demandent si elle est prête à lancer sa ligne, elle opine. Double chance, elle est engagée chez Rochas, où Olivier Theyskens fait des merveilles. Elle y reste trois ans, à créer des accessoires.  » C’était la première fois que je travaillais dans une grande maison, et le travail d’Olivier, le détail poussé à l’extrême, l’ultraféminin, c’était tout ce que j’aime. « 

Le cuir à l’étude

Dans le même temps, Natalia Brilli, sa marque, prend son envol. Quelques colliers, quatre ou cinq clients, un agent britannique qui la repère, et  » ça décolle « . Logiquement, elle quitte Rochas et s’adonne à plein temps à ses accessoires qu’elle imagine dans des matériaux  » hors du commun « . Le cuir surtout, plutôt le gainage en cuir, sa marque de fabrique. Elle veut  » redonner ses lettres de noblesse  » à ce matériau qu’elle a dans la peau, le sortir de  » son contexte punk ou SM « ,  » s’inspirer des années 1930  » qui le magnifiaient dans la bijouterie et l’accessoire haute couture,  » en faire quelque chose de féminin, sur une montre, un collier de perles « . Le tout avec un sens aigu de la perfection. Depuis, Natalia est vendue dans une trentaine de pays, avec à chaque collection, une cinquantaine de modèles femme, idem version homme, en 26 couleurs. Elle ne badine pas avec les gammes : sa palette, elle la nuance en feuilletant des livres d’art surtout, de photo, rarement de mode. Il n’est dès lors pas approprié d’encore la surnommer  » la reine du noir « . Même si Natalia Brilli ne renie pas ce côté  » dark « , qui lui vient de son amour pour les vanités, les squelettes et les têtes de mort que l’on retrouve chez elle depuis plusieurs saisons. Ce n’est pas un trip mode : depuis toujours, elle collectionne les crânes. Elle ne sait pas ce que cela signifie psychanalytiquement.  » C’est mon côté pompes funèbres « , pouffe-t-elle. Rien de gore ni de gothique, plutôt une référence à la littérature romantique, à l’époque victorienne, aux films déjantés de Dario Argento.

L’homme à l’essai

Depuis trois saisons maintenant, Natalia signe une collection Homme à couper le souffle. De la petite maroquinerie, des pièces d’exception corsetées de cuir : un casque de moto, un skateboard, une guitare. Si elle crée pour l’homme, c’est grâce/à cause du sien, Lionel, styliste et gestionnaire de leur affaire,  » Natalia Brilli, c’est lui et moi, précise-t-elle. Un peu frustré, il avait envie de se faire plaisir. On a commencé à dessiner l’homme comme ça, cela a bien marché, et voilà.  » Désormais, ses collections se nourrissent l’une de l’autre, un thème commun, mais une approche totalement différente : l’homme est vraiment  » cliché « ,  » premier degré « ,  » ce sont toujours des objets très identifiables – une clé, un sifflet, une montre, souligne-t-elle. La femme part plus dans l’onirique. Je me lâche dans les formes, dans l’harmonie.  » Et cet automne, quoi de neuf pour Natalia ? Une place d’honneur dans un livre sur les 100 New Designers, lancé lors de la Fashion Week à Londres. Un  » world tour  » des vitrines les plus prestigieuses avec mise en scène d’un  » band « , trois squelettes, plus leur guitare et leur batterie gainés de peau qui s’apprêtent à voyager, en commençant par la devanture de Maria Luisa, à Paris, puis Barneys, à New York, en passant par Miami, dans le cadre de  » Art Basel Miami  » et arrêt à Bruxelles, lors du parcours Modo Bruxellæ. Elle qui a créé pour Loewe et A.F. Vandevorst trouve encore le temps de collaborer avec de grandes maisons, mais sous clause de confidentialité. Natalia Brilli aime ça,  » ne pas s’enfermer  » dans sa marque,  » travailler le bijou ou la joaillerie « , ne pas se répéter, ce qu’elle trouve  » nase « . Elle s’offre aussi le luxe de rêver à une collection de chaussures, qu’elle espère voir se réaliser l’été prochain, – enfin ! Ça prend du temps, la perfection.

Carnet d’adresses en page 112.

Anne-Françoise Moyson

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