Elle est l’une des rares femmes à dessiner des vêtements d’homme. Et depuis vingt ans, elle dirige le prêt-à-porter masculin d’Hermès. Interview d’une créatrice passionnée et sensuelle.

Voilà quelqu’un qui se méfie de la mode et c’est tant mieux. Ne pas s’attendre donc à de grandes tirades définitives sur les tendances, ni à un déversement d’ego sur les tourments de la création. A 54 ans, cette brune lumineuse fidèle à son uniforme (jean et pull en cachemire) parle des vêtements comme d’autres d’un bon vin. Avec envie et sensualité. Sortie major de l’Ecole de la chambre syndicale de la haute couture à Paris en 1976, elle a £uvré pendant douze ans chez Cerruti avant de rejoindre Hermès en 1988. En chahutant doucement mais sûrement la garde-robe masculine, elle est un peu la fée malicieuse qu’un homme voudrait toujours avoir à ses côtés, tant son bon sens évite les caricatures du genre. Rencontre dans son bureau minimaliste du faubourg Saint-Honoré, à Paris.

Weekend Le Vif/L’Express : Cela fait vingt ans que vous êtes chez Hermès. Qu’est-ce qui entretient le désir ?

Véronique Nichanian : La passion de faire ce métier et de le faire dans cette maison qui continue de me faire confiance. Je peux réaliser ici tout ce que j’aime. Si j’ai envie d’un tissu extraordinaire, je n’ai pas de limite, puisque tout ce qu’on produit est exclusif. Pour le moment, le plaisir de continuer est intact.

En dehors des cravates, la mode masculine était plutôt confidentielle quand vous êtes arrivée.

Effectivement, et c’était assez innovant alors de confier ce département à une femme jeune. Jean-Louis Dumas ( NDLR : à l’époque PDG d’Hermès) m’a dit :  » Gérez ça comme votre petite entreprise. Vous avez carte blanche.  » Et il m’a laissée totalement libre en m’insufflant son enthousiasme et son sens de l’innovation. De toute façon, je lui avais dit que je voulais faire non pas de la mode, mais des vêtements objets.

Quelle est la différence ?

Je traite les vêtements en pièces individuelles, comme des objets, parce qu’Hermès est pour moi une maison d’objets. Mon travail se situe autour de la construction et de la recherche des tissus. Je ne suis pas tellement intéressée par le look. Je m’adresse à des hommes très différents et, ce qui me plaît, c’est que l’un vienne chercher une veste, l’autre un blouson et qu’ils les mélangent avec une pièce d’une autre marque. En partant de ça, je ne prétends pas faire de la mode. Et je suis assez fière depuis vingt ans d’avoir essayé d’inscrire l’homme Hermès dans un style.

La notion de mode ne vous intéresse pas ?

J’ai l’impression que je ne joue pas le même jeu que d’autres. Ma vision d’un vêtement se situe à long terme. La coupe de la veste Hermès, par exemple, existe depuis une quinzaine d’années. J’ai adapté les proportions des revers ou de l’épaule, mais je revendique le fait qu’elle soit la même depuis le début ! J’aime l’idée des choses qui défient le temps. Quand on achète un vêtement à un certain prix, on n’a pas envie qu’il dure seulement une saison, voire une année, comme c’est le cas avec la mode. Chez Hermès, on dit que les vêtements ne sont pas chers mais coûteux ! Le tissu, la construction, tout ça a un prix.

Quelle pièce a marqué vos débuts chez Hermès ?

J’ai attendu dix ans pour faire des costumes, parce que je trouvais que l’homme Hermès devait d’abord grandir. Avant, je faisais plein de propositions de vestes (des vestes chemises, les vestes en biaisà), parce que c’est logiquement dans cette maison qu’on se devait de trouver un très beau modèle sport.

Que signifie pour vous la modernité vestimentaire ?

C’est pour moi l’adaptation au voyage et au mouvement. On bouge plus que jamais aujourd’hui et les vêtements doivent nous suivre dans notre vie. C’est aussi une affaire de justes proportions, qui font qu’un pull noir fait tout de suite envie, parce qu’il y a le bon V, la bonne emmanchure, la bonne longueur ou le bon bord côte. J’aime les choses simples, mais avec une recherche de détails, de structures et de matières. Ni ostentatoire ni compliqué.

Comment commencez-vous une collection ?

Je suis méthodique. Je commence par une gamme de couleurs. Je ne regarde pas les tendances, mais je suis mon propre cheminement, en fonction de ce que j’ai fait avant. J’ai une infographiste pour définir les rayures de chemise, dessins de veste ou carreaux. On développe tout, on commence à mélanger les fils et on appelle les fabricants pour la mise au point des tissus. Ensuite viennent le dessin et la recherche des formes.

Quelles sont les matières que vous préférez ?

Toutes, le mohair, le lin, le cerfà J’aime qu’un cuir ne soit pas trop mince, parce qu’il y perd du corps. Il doit rester rond et souple. Cet hiver, j’ai eu envie de tissus très masculins, serrés et secs, comme les draps de laine des manteaux, qui sont très sensuels avec leurs fonds de poche en agneau.

Vous avez toujours habillé les hommes. N’avez-vous pas envie de vous consacrer aussi aux femmes ?

Je m’y suis essayée il y a très longtemps. Mais quand je suis sortie de la Chambre syndicale de la couture parisienne, j’ai été engagée pour faire de l’homme par Nino Cerruti et je me suis beaucoup amusée. Finalement, je suis entrée dans l’univers masculin par hasard et j’y suis restée par goût. J’ai eu d’autres occasions de faire de la mode femme, mais j’ai toujours refusé parce que j’ai encore des choses à dire dans ce monde d’homme ! C’est mon mode d’expression et j’en suis très heureuse.

Le registre de la mode homme est plus resserré.

C’est en effet un exercice de style assez étroit, mais cela convient bien à mon caractère. J’aime les challenges et l’exercice de style qui consiste à placer ma création dans le domaine du réel me plaît. Rester contemporain, sans partir par des excès importables.

Qu’avez-vous encore à apprendre ?

La technologie textile me passionne et ouvre de nouveaux enjeux. Bientôt, on pourra avoir un seul vêtement à la fois imperméable, respirant, protégeant de la chaleur et du froidà Et avec un téléphone intégré dans le col !

Avez-vous envie de créer une griffe à votre nom ?

On me l’a proposé plusieurs fois, mais ça ne m’intéresse pas dans la mesure où, ici, je m’exprime totalement. Au début, je me posais la question :  » Est-ce bien du Hermès ? » et il m’a fallu quelques saisons pour me libérer de ça. Aujourd’hui, je fais du Véronique Nichanian. Sous mon nom, je ferais la même chose.

Quelle est votre plus belle réussite ?

C’est d’en être à ma 41e collection pour Hermès en ayant inscrit un style. En octobre 2009, on va ouvrir une boutique sur Madison Avenue, à New York, et ce sera la première uniquement consacrée à l’homme. La finalité de tout ça, c’est qu’un vêtement doit rendre beau et procurer du plaisir. C’est assez instinctif et toute ma démarche est comme ça.

Propos recueillis par Lydia Bacrie et Anne-Laure Quilleriet

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