Ces femmes et filles qui défient les talibans

Ecartées de la vie publique par des restrictions étouffantes concernant leurs lieux de travail, leurs déplacements et les vêtements qu’elles peuvent porter, les femmes afghanes sont celles qui ont le plus souffert depuis la prise du pouvoir par les talibans, il y a un an.

Les fondamentalistes islamistes ont imposé de sévères restrictions aux filles et aux femmes afin de les soumettre à leur conception intégriste de l’islam. Elles ont été largement exclues des emplois publics et ne sont pas autorisées à faire de longs trajets sans être accompagnées d’un proche parent masculin.

Même avant la prise de pouvoir par les talibans, l’Afghanistan était un pays profondément conservateur et patriarcal. Les progrès en matière de droits des femmes au cours des deux dernières décennies se sont limités essentiellement aux villes.

Les femmes se couvrent généralement les cheveux avec des foulards. La burqa, un voile intégral avec une grille en tissu au niveau des yeux, – obligatoire sous le premier régime des talibans, de 1996 à 2001 – continuait d’être largement portée, notamment en dehors de la capitale, Kaboul. Au début de l’année, cependant, la police religieuse a ordonné aux femmes de se couvrir complètement en public, y compris le visage. Pour les talibans, en règle générale, les femmes ne doivent quitter leur domicile qu’en cas d’absolue nécessité.

Rares sont aussi les femmes dans le pays à n’avoir perdu aucun parent de sexe masculin dans les guerres successives. Et nombre de maris, pères, fils et frères ont perdu leur emploi ou vu leurs revenus s’effondrer en raison d’une crise économique de plus en plus profonde.  Voici des femmes qui tentent par tous les moyens de maintenir leurs ménages à flot en travaillant.

A

Maintenir leur ménage à flot

« En ces temps difficiles, c’est mon travail qui m’a rendu heureuse », explique à l’AFP Shafari Shapari, 40 ans, boulangère. « Mon mari est sans emploi et reste à la maison. Je suis capable de nourrir mes enfants », dit-elle. Les femmes ont été exclues de la plupart des emplois publics. Ou bien elles ont vu leur salaire amputé et ont été sommées de rester à la maison. Elles sont aussi souvent les premières à être licenciées des entreprises privées en difficulté, en particulier celles qui ne sont pas en mesure d’assurer la ségrégation sur le lieu de travail comme l’exigent les talibans. Mais certains emplois leurs restent ouverts.

Sonia Niazi,

Rozina Sherzad, 19 ans, est l’une des rares femmes journalistes à pouvoir continuer à travailler, malgré les restrictions croissantes imposées aux femmes dans la profession. « Mais ma famille est avec moi. Si ma famille était contre mon travail, je ne pense pas que la vie continuerait à avoir le moindre sens en Afghanistan », dit-elle. Une femme photographiée par l’AFP s’est lancée dans l’apiculture après que son mari a perdu son emploi.

Fahima Moradi, la propriétaire du Greenator Beauty Salon à Pol-e-Sorkh à Kaboul

Les filles défient les talibans dans les écoles clandestines

Mais il n’y a pas que les femmes poussées par la nécessité qui font de la résistance. Les jeunes filles aussi continue à poursuivre leur scolarité en cachette. Des centaines de milliers de filles et de jeunes femmes afghanes comme Nafeesa sont en effet privées de toute possibilité de suivre une scolarité depuis le retour au pouvoir des talibans à Kaboul il y a un an.  Mais la privation sans doute la plus brutale a été la fermeture en mars des écoles secondaires pour filles dans de nombreuses régions, juste après leur réouverture pourtant annoncée de longue date.

En dépit des risques et parce que la soif d’apprendre reste intacte, des écoles clandestines ont rapidement vu le jour à travers tout le pays, souvent dans les pièces de maisons privées ordinaires.

Ainsi Nafeesa a trouvé l’endroit idéal pour cacher ses manuels scolaires: dans la cuisine, où les hommes s’aventurent rarement, et à l’abri du regard désapprobateur de son frère taliban. « Les garçons n’ont rien à faire dans la cuisine, alors j’y range mes livres », explique Nafeesa, 20 ans, qui fréquente une école clandestine dans un village rural de l’est de l’Afghanistan. « Si mon frère l’apprenait, il me battrait », lance-t-elle.

Visite de trois de ces écoles clandestines, à la rencontre des élèves et des enseignantes, dont les prénoms ont été modifiés pour préserver leur sécurité. Voici leur histoire.

« Nous voulons la liberté « 

A 20 ans, Nafeesa étudie encore les matières du secondaire, mais le système éducatif afghan a été bouleversé par des décennies de guerres dans le pays. Seules sa mère et sa sœur aînée savent qu’elle suit des cours. Pas son frère, qui a combattu dans les montagnes pendant des années avec les talibans contre l’ancien gouvernement et les forces étrangères, et n’est rentré chez lui qu’après la victoire des islamistes en août dernier. Le matin, il lui permet de fréquenter une madrassa pour étudier le coran, mais l’après-midi, à son insu, elle se faufile dans une salle de classe clandestine organisée par l’Association révolutionnaire des femmes d’Afghanistan (RAWA). « Nous avons accepté ce risque, sinon nous resterions sans éducation », explique Nafeesa.

« Je veux être médecin (…) Nous voulons faire quelque chose pour nous-mêmes, nous voulons avoir la liberté, être utile à la société et construire notre avenir », clame la jeune femme. Lorsque l’AFP s’est rendue à son cours, Nafeesa et neuf autres filles discutaient de la liberté d’expression avec leur enseignante, assises côte à côte sur un tapis et lisant à tour de rôle un manuel à haute voix. Pour se rendre en classe, elles quittent souvent leur maison des heures plus tôt, empruntant des itinéraires différents pour éviter d’être remarquées, dans une région où les pachtounes sont l’ethnie majoritaire – comme au sein des talibans -, de tradition patriarcale conservatrice. Si un combattant taliban leur demande où elles vont, les filles répondent qu’elles sont inscrites dans un atelier de couture, et elles cachent leurs manuels scolaires dans des sacs à provisions ou sous leurs abayas (ample robe noire).

Non seulement elles prennent des risques, mais elles font aussi parfois des sacrifices, comme la sœur de Nafeesa, qui a abandonné l’école pour déjouer les soupçons que son frère pourrait avoir.

Pas justifié par l’islam

Selon les érudits religieux, rien dans l’islam ne justifie l’interdiction de l’enseignement secondaire pour les filles. Un an après leur arrivée au pouvoir, les talibans insistent toujours sur le fait que les cours seront autorisés à reprendre, sans toutefois donner de calendrier. La question a divisé le mouvement. Selon plusieurs sources interrogées par l’AFP, une faction radicale qui conseille le chef suprême des talibans, Hibatullah Akhundzada, s’oppose à toute scolarisation des filles, ou au mieux, souhaite qu’elle soit limitée aux études religieuses et aux cours pratiques tels que la cuisine et la couture. L’explication officielle de l’arrêt du secondaire, avancée depuis le début, est qu’il s’agit d’une simple question « technique », et que les filles reprendront le chemin des collèges et lycées dès qu’un programme établi sur les règles islamiques sera défini.

Aujourd’hui, les filles vont toujours à l’école primaire et, jusqu’ici, les étudiantes peuvent fréquenter l’université, même si les cours y sont non mixtes. Mais sans diplôme d’études secondaires, les adolescentes ne pourront pas passer les examens d’entrée à l’université. Les promotions actuelles d’étudiantes du supérieur pourraient être les dernières du pays dans un avenir proche.

« Génération sacrifiée »

Pour le chercheur Abdul Bari Madani, « l’éducation est un droit inaliénable dans l’islam, pour les hommes comme pour les femmes », dit-il à l’AFP. « Si cette interdiction continue, l’Afghanistan retournera à l’époque médiévale (…) Une génération entière de filles sera sacrifiée », s’inquiète-t-il. C’est cette peur de perdre une génération qui a poussé l’enseignante Tamkin à transformer sa maison de Kaboul en école. La quadragénaire a failli elle-même être sacrifiée, quand elle a été forcée d’arrêter ses études lorsque les talibans ont exercé pour la première fois le pouvoir, de 1996 à 2001, et qu’ils avaient alors interdit la scolarisation de toutes les filles.

Il a fallu des années à Tamkin pour se former elle-même, en autodidacte, et devenir enseignante avant d’être privée de son travail au ministère de l’Éducation, quand les talibans sont revenus au pouvoir en août dernier et ont renvoyé à leur domicile les femmes exerçant un emploi public, à quelques exceptions près. « Je ne voulais pas que ces filles soient comme moi », explique Tamkin à l’AFP, les larmes aux yeux. « Elles doivent avoir un meilleur avenir », plaide-t-elle. Avec le soutien de son mari, elle a d’abord transformé un débarras en salle de classe. Puis elle a vendu une vache familiale pour pouvoir acheter des livres scolaires, car la plupart de ses élèves viennent de familles pauvres et n’ont pas les moyens de s’en payer. Aujourd’hui, elle enseigne l’anglais et les sciences à environ 25 élèves enthousiastes. Récemment, un jour de pluie à Kaboul, les filles sont arrivées dans sa classe pour un cours de biologie.

« Je veux juste apprendre. Peu importe à quoi ressemble le lieu d’étude », déclare Narwan, assise avec des camarades de tous âges, et qui devrait théoriquement être dans un lycée en terminale. Derrière elle, une affiche accrochée au mur incite les élèves à être bienveillantes : « La langue n’a pas d’os, mais elle est si forte qu’elle peut briser le cœur, alors faites attention à vos paroles ». C’est la bienveillance de ses voisins qui a permis à Tamkin de pouvoir dissimuler le véritable objet de l’école. « Les talibans ont demandé à plusieurs reprises +Qu’y a-t-il ici ?+ J’ai dit aux voisins de dire que c’était une madrassa », une école religieuse, explique la professeure. Maliha, élève de 17 ans, croit fermement à l’idée qu’un jour les talibans ne seront plus au pouvoir. « Alors, nous ferons bon usage de nos connaissances », espère-t-elle.

« Pas peur des talibans »

À la périphérie de Kaboul, dans un labyrinthe de maisons en terre, Laila dirige une autre classe clandestine. En voyant le visage de sa fille après l’annulation brutale en mars de la réouverture annoncée des écoles secondaires, elle a su qu’elle devait faire quelque chose. « Si ma fille pleurait, alors les filles des autres parents devaient aussi pleurer », se souvient l’enseignante de 38 ans.

Une dizaine de filles se retrouvent deux jours par semaine chez Laila, qui possède une cour et un jardin où elle cultive des légumes. Dans la salle de classe, une large fenêtre donne sur le jardin. Ses élèves, dont les livres et cahiers sont placés dans des pochettes en plastique bleu, sont assises sur un tapis, enjouées et studieuses. Au début du cours, c’est la correction des devoirs faits à la maison. « Nous n’avons pas peur des talibans », assure Kawsar, 18 ans. « S’ils disent quoi que ce soit, nous nous battrons mais nous continuerons à étudier », poursuit la jeune fille.

Les études ne sont pas le seul objectif de certaines filles et femmes afghanes, souvent mariées dans des relations abusives ou restrictives, et qui souhaitent gagner un peu de liberté.

Zahra, qui fréquente l’école clandestine du village rural dans l’est de l’Afghanistan, s’est mariée à 14 ans et vit maintenant avec des beaux-parents qui s’opposent à l’idée qu’elle suive des cours. Elle prend des somnifères pour lutter contre son anxiété et craint de voir la famille de son mari l’obliger à rester à la maison. « Je leur dis que je vais au bazar local, et je viens ici », à l’école, explique Zahra, pour qui c’est aussi la seule façon de se faire des amies.

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