Le plaisir de souffrir: ces sportifs de l’extrême qui repoussent sans cesse leurs limites

Johanan Tang © Photo: Pierre-Yves Jortay

Certains soulèvent plus de 100 kilos lors de séances défiant les limites de l’endurance, d’autres les repoussent plus encore avec des courses de 80 kilomètres, et tous s’y soumettent pour le plaisir. C’est que la douleur peut parfois s’avérer exquise, ainsi qu’en témoignent sportifs et experts.

Guillaume Sansen, un instituteur liégeois de 35 ans, est bien placé pour le savoir. Au cours des dix années écoulées, il a d’abord repris la course, participé à son premier marathon et court désormais entre 30 et 50 kilomètres chaque semaine, parfois d’une traite. «Mais j’aimerais tenter d’augmenter encore un peu la distance dans les mois qui viennent», confie celui qui se souvient encore à quel point les crampes des derniers 5 kilomètres de son premier marathon ont été difficiles à gérer. «Je ne dirais pas que la douleur fait partie du plaisir, mais tant que c’est supportable, on s’en accommode. En course, après plusieurs heures, ton corps réagit autrement, c’est comme une forme de méditation. Tu peux rester longtemps centré uniquement sur ce que tu dois faire: avancer. Tes émotions sont chamboulées, tu vois tes gosses le long du parcours et tu as envie de pleurer sans savoir pourquoi, et puis quand tu arrives, une certaine euphorie t’envahit. Il y a clairement un effet thérapeutique», assure le Liégeois, qui ne croit pas si bien dire. Ainsi que l’explique le Docteur Freddy Wuyard, médecin généraliste, «à partir d’un certain niveau d’activité physique, en particulier s’il s’agit de course à pied, l’organisme souffre et produit des substances opioïdes qui ont pour effet de rendre la douleur moins insupportable». Avec, à la clé, une addiction potentielle: «Ce sont des dérivés morphiniques, qui stimulent le circuit de la récompense. Quand on n’en a plus, on en veut encore, ce qui permet d’expliquer pourquoi certaines personnes deviennent accro au dépassement physique.» Mais pas uniquement: «Ce n’est pas juste une question de sécrétion d’endorphine, on est face à des gens qui ont une psychologie de battants.»

Et le généraliste de souligner que les bénéfices offerts par une activité physique intensive dépassent de loin les inconvénients potentiels. David Le Breton, anthropologue et sociologue français spécialiste du sujet, souligne quant à lui que personne ne lui fait jamais remarquer qu’il lit trop. «Il y a une valorisation de certaines activités qui fait qu’on ne se pose pas la question», regrette celui pour qui il est temps d’arrêter de voir les sportifs de l’extrême comme des personnes qui font ça pour le plaisir d’avoir mal.

CHRISTINE GEORGE, 48 ANS, CHIMISTE ET TRIATHLÈTE

«Ado, j’enchaînais les compétitions de natation, puis j’ai arrêté vers la vingtaine avant de me remettre à la course à pied il y a une dizaine d’années. Il y a cinq ans, j’ai eu une hémorragie interne au niveau de la jambe et on a réalisé que j’avais la maladie d’Ehlers-Danlos, qui fragilise les artères du corps entier. Mon chirurgien m’a autorisée à reprendre le sport petit à petit, mais en insistant sur le fait que je ne devais pas exagérer sur l’intensité de l’effort… Et c’est comme ça que j’en suis venue à l’Ironman (rires). Cela peut paraître contre-productif, mais comme on est sur une course multidisciplinaire, qui mêle vélo, natation et course à pied sur de longues distances plutôt que de petits sprints, c’est plus une question de gestion que de cardio. Ici, il faut maintenir la résistance sur la durée. J’adore devoir gérer trois sports différents avec ce que ça implique pour l’endurance: il ne faut pas tout donner sur le vélo, parce que sinon, on ne sait pas enchaîner avec le marathon derrière. Chaque athlète a des capacités différentes, donc l’épreuve n’est pas figée dans les premières minutes: souvent, je sors parmi les premières de l’eau, puis je me fais dépasser en vélo et tout se joue sur la course. La douleur que cela implique ne m’a jamais fait peur, c’est plutôt une question de mental pour arriver à dépasser la fatigue. Passées les 5-6 heures d’effort, il faut se connaître assez pour savoir si on a vraiment mal ou si c’est de la fatigue mentale. Je ne sais pas si la douleur fait partie du plaisir, mais la satisfaction de l’avoir dépassée, bien. S’il y avait une pilule magique pour ne pas souffrir pendant l’épreuve, je ne la prendrais pas car le ressenti, qu’il soit agréable ou non, en fait partie. Je comprends d’ailleurs que certaines personnes essaient de se dépasser toujours plus, parce que ça apporte une dose d’endorphines incroyable. C’est ce qui me plaît aussi dans les longues distances: elles amènent une forme d’état hypnotique où tu cours droit devant toi, sans te poser de questions. Tout ce qui compte, c’est de garder son allure et de suivre la route, ça vide la tête et c’est très reposant, finalement.»

Christine George © Photo: Pierre-Yves Jortay

JOHANAN TANG, 37 ANS, MARKETING OFFICER ET COACH DE CROSSFIT

«J’ai commencé le CrossFit à Wavre il y a six ou sept ans. Un de mes meilleurs amis savait que je m’intéressais de loin à la discipline, et le jour où il a vu une box (NDLR: le nom donné à une salle de CrossFit) dans la région, il m’a proposé de tenter avec lui. Jusque-là, je pratiquais surtout le jogging et la musculation en salle, et j’avais soif de moins de monotonie et de plus d’intensité et de dépassement de soi. Je dois avouer que la douleur potentielle a plutôt joué le rôle de motivation supplémentaire pour moi. Pas que je sois un masochiste réprimé, mais bien parce que j’avais envie d’apprendre à apprivoiser la douleur passagère synonyme de résultats, et de connaître la fierté d’avoir enduré cet inconfort. C’est un peu comme quand on s’apprête à perdre une dent de lait, il y a un mélange subtil de douleur et de plaisir, en sachant que finalement, on va vers du mieux. Quand on pratique un sport qui demande un dépassement personnel, le plaisir lié à la douleur sert de baromètre, parce que sans ce léger inconfort, on ne peut pas dire qu’on soit vraiment dans une optique de dépassement mental et physique, avec tout ce qui en découle. Le bien-être qu’on recherche en se soumettant à ça se répercute sur le quotidien et sur la manière dont on aborde les défis en dehors de la salle. C’est une bonne école. Après, le CrossFit, comme tout sport dit «extrême», ne l’est vraiment que si la personne joue le jeu et repousse ses limites: on peut tout à fait pratiquer la discipline sans rechercher la souffrance à tout prix, le but premier étant d’améliorer la condition physique de manière globale. Objectif final: viser le bien-être sur le long terme en développant notre flexibilité, notre force, notre agilité et notre endurance. En repoussant les limites du confort et de ce dont le corps est capable, on invite le mental à prendre le dessus. C’est seulement là que les vraies capacités physiques sont testées, une fois le cerveau provoqué, on se rend compte que la limite qu’on croyait atteinte n’en est pas une et qu’on a encore d’immenses ressources. Cela permet aussi de réaliser que la plupart de nos limitations viennent de l’esprit. La sensation d’être au bout et de ne plus pouvoir mais de tout de même y arriver est une incroyable motivation pour la vie de tous les jours. Cet inconfort physique passager mime en effet parfois la réalité ressentie tant de fois mentalement ou même physiquement au quotidien. Se nourrir de cette pratique sportive est bénéfique et précieux dans la vie en général. Il faut juste être vigilant à ne pas devenir dépendant à cette douleur, pour ne pas tomber dans un extrême qui peut être malsain voire même mauvais pour la santé mentale et physique. Le tout est de trouver un juste milieu et un équilibre.»

Johanan Tang
Johanan Tang © Photo: Pierre-Yves Jortay

KEVIN DOUCET, 33 ANS, ENSEIGNANT ET SPORTIF DE L’EXTRÊME

«Dans le milieu professionnel, la diversité entre mon activité d’enseignant en maçonnerie et mon implication dans l’événementiel est garante de mon équilibre, et dans ma pratique du sport, c’est pareil. Comme beaucoup de jeunes garçons complexés par un physique très fin, j’ai commencé par la musculation en 2007, mais après quatre ans dans des salles «traditionnelles», je ne prenais plus de plaisir à ma pratique. J’ai donc cherché une manière différente de m’entraîner, et je suis passée à la course à pied, couplée au kickboxing, avant de découvrir le CrossFit. J’ai immédiatement été séduit par les défis que cela me poussait à relever, et aujourd’hui, je combine cette discipline avec la course de marathons ainsi que de trails allant de 50 à 70 kilomètres de longueur. Sans oublier les Highlands Games, des challenges inspirés de défis écossais médiévaux, qui consistent principalement à soulever des charges conséquentes, des troncs de bois par exemple. Je ne suis pas un adepte du «no pain no gain» outrancier, parce que c’est pour moi la meilleure manière de se blesser, mais j’ai par contre très vite compris que la douleur faisait partie du jeu si on voulait progresser. Pendant mes entraînements, j’essaie toujours de me pousser à me dépasser en imaginant mes adversaires à côté de moi qui font pareil. Mais j’écoute aussi beaucoup mon corps, pour bien distinguer les douleurs «normales», dues à la pratique, de celles plus préoccupantes. Les seules fois où j’ai dû m’arrêter quelques jours ou quelques semaines, c’est souvent plus le ressenti de l’effort extrême que la pratique du sport elle-même qui m’a manqué. Je fais partie des personnes qui ont besoin de se prouver qu’elles ont les capacités d’accomplir telle ou telle épreuve. Je suis convaincu des bienfaits thérapeutiques de la douleur. Il m’est déjà arrivé, suite à l’annonce d’une très mauvaise nouvelle, de ne rien répondre et de juste enfiler mes chaussures pour aller courir pendant deux heures avant de commencer à réfléchir sur mon ressenti. Le dépassement peut aider à canaliser les sentiments négatifs, mais pour m’assurer de rester actif jusqu’à mon dernier souffle, j’ai aussi dû apprendre à m’économiser et à équilibrer mes entraînements. Le corps est une machine comme une autre, qui peut s’user si on la sollicite trop.»

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