Virginie est grosse: « J’ai envie de dire aux gens de ne plus avoir peur de me ressembler »

« J’ai envie de dire aux gens de ne plus avoir peur de me ressembler et que c’est ok de me ressembler » © Alice Impellizzeri (améthyste) | IG: alice_amethyste
Julie Nicosia Journaliste

Virginie Devroye est une personne grosse. Elle ne se définit pas comme une personne en surpoids ou obèse car, explique-t-elle, cela renvoie à des notions médicales discriminantes. Son expérience, elle en a fait un combat militant contre la grossophobie. Témoignage d’une grosse qui lutte contre les grossophobes.

Taille et mode (non-)éthique

La discussion tourne rapidement autour de la taille, une « référence pour ne pas invisibiliser », explique Virginie. Reprenant les chiffres de la dernière campagne de mensuration nationale française organisée par l’Institut du textile de l’habillement, repris notamment par le compte Instagram Cuissoh, elle explique que « plus de 60% des Françaises portent une taille 42 ou plus et ce n’est pas ce qui est reflété dans les magasins ou dans l’imaginaire collectif. » La jeune femme qui professe également en tant que psychologue confie : « une de mes patientes adolescentes qui doit faire une taille 42-44 a l’impression d’être la personne la plus grosse de l’univers alors que 6 personnes sur 10 portent cette taille-là. A 16 ans, j’aurais voulu le savoir car j’avais juste l’impression d’être une baleine. Une baleine qui se déplace sur deux petites pattes. » en reprécisant que les tailles les plus portées sont les tailles 40 et 42.

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Virginie confie avoir du mal à trouver son compte niveau shopping : « Pour m’habiller, soit je vais chez MS Mode où je trouve que les vêtements sont ‘vieillots’, fleuris ou frangés, soit je shoppe en ligne, souvent en Angleterre ou aux USA avec les frais de douanes qui y sont associés. » La jeune femme explique, ensuite, « sur ASOS, il y a plus de choix de vêtements mais cela coûte plus cher. » Face au manque de choix, elle avoue « sinon, il y a Shein où il y a plus de choix alors que mes critères (NDLR : les filtres) sont élevés. Mais c’est un des rares eshops où j’ai du choix pour m’habiller même si je veux une robe jaune. Sur certains sites, je peux m’estimer heureuse de trouver une robe si j’en veux une. ». Elle concède : « j’ai certes trouvé des manières de m’habiller au quotidien mais je peux rarement faire des achats éthiques » et nuance en ajoutant : « une marque française vient d’arriver sur le marché, Big Fab Fashion, c’est plus éthique mais l’offre, de manière, se fait rare. »

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Une bulle en Cité ardente

Shopper en ligne est souvent l’étape par laquelle passer pour pouvoir remplir sa garde-robe, les personnes grosses ont, dès lors, moins de possibilités de trouver des magasins où il est possible d’essayer les vêtements : « souvent les magasins réservent leurs grandes tailles en ligne mais pas dans leurs magasins physiques ». La Liégeoise avait trouvé un lieu qui lui convenait dans le centre de la Cité ardente : Singulières, un magasin inclusif où il était possible de s’habiller de la taille 30 à 64 : « d’un coup, on [les personnes grosses] est dans un magasin inclusif avec tout le monde, avec des cabines où se sentir à l’aise, avec une assise plus grande. C’est un des rares endroits où je pouvais essayer les vêtements avant de les acheter. »

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La jeune femme poursuit: « Moi adolescente, je n’allais pas aux séances shopping entre copines. Symboliquement c’est ultra violent. Singulières, au moins, était un magasin de vêtements, pas un magasin pour personnes grosses ou un rayon ‘grandes tailles’. Je n’ai pas trouvé ce sentiment d’inclusion ailleurs. » Le magasin Singulières a fermé ses portes le 31 décembre en raison des travaux du tramway.

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« Il n’y a pas votre taille ici, Madame »

Alors qu’elle est entrée dans un magasin avec des plus petites tailles afin d’acheter une jupe pour une de ses proches, une vendeuse s’est rapidement approchée d’elle en disant : « il n’y a pas votre taille ici, Madame ». Face à cette allocution particulièrement violente pour Virginie, celle-ci explique « je peux être dans ce magasin pour un tas de raisons : acheter pour quelqu’un d’autre (ce qui était le cas), acheter un accessoire… ».

Virginie Devroye
Virginie Devroye © Virginie Devroye

La Liégeoise pousse ensuite un soupir, quand on évoque le marché de la seconde main, en exposant une réalité : « Quand tu es une personne grosse, tu ne donnes pas tes vêtements. Quand tu as des vêtements, tu les gardes jusqu’à ce que les coutures craquent. Dans les friperies, il n’y a plus aucune grande taille pour les personnes grosses car c’est la mode de l’oversize, et les personnes qui portent de plus petites tailles achètent les grandes tailles. Que ces personnes laissent les grandes tailles aux personnes de grandes tailles! »

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La grosseur, une question de santé ?

La question de la grosseur est souvent associée par le plus grand nombre à la question de la (bonne ou mauvaise) santé : « En effet, être gros est corrélé à un certain nombre de problèmes de santé. Cependant, il faut pouvoir nuancer. Il y a des études qui montrent que parmi les personnes grosses, 51% sont en bonne santé et parmi les 49% restantes, les déterminants de santé sont nombreux. Il ne faut pas tomber dans le raccourci. C’est plus simple car cela fait culpabiliser les personnes grosses. On ne s’inquiète pas des 19% des personnes minces qui sont malades et on ne leur assigne par le discours ‘Vous pourriez faire un effort’ car elles sont minces ».

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La jeune femme explique la notion de charge allostatique (NDLR : associée à l’idée d’une usure biologique globale découlant de l’adaptation à l’environnement via les systèmes de réponse au stress) : « Cette charge allostatique qui découle des discriminations au quotidien peut provoquer un syndrome inflammatoire dû à une augmentation du cortisol (NLDR : hormone du stress) ». Et de témoigner d’une expérience médicale inconvenante : « J’ai récemment fait des tests pour l’apnée du sommeil. Sur six heures de mesure, il y a une heure durant laquelle je ne respire pas. La conclusion du médecin a été sans appel : ‘Madame faites un effort. Vous êtes une personne grosse qui a des apnées du sommeil, faites un effort’. Des études ont, toutefois, montré que les apnées du sommeil peuvent entraîner des prises de poids. Cependant, le médecin décide qu’il s’agit d’une volonté ou non de perdre du poids et me fait culpabiliser. On est dans une société où on a le droit d’être méchant avec les personnes grosses car cela légitimise la grossophobie. »

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La grossophobie

Le terme grossophobie entre dans le dictionnaire Le Robert en 2017. Il faut attendre 2023 pour qu’il fasse son apparition dans le Larousse. « Je n’aime pas la définition des dictionnaires car elle parle de personnes obèses ou en surpoids et cela implique une norme et les personnes grosses sont, par conséquent, en dehors de la norme », explique Virginie qui ajoute : « en ce qui concerne les discriminations que subissent les personnes grosses dans notre société, cela va de la grossophobie médicale à la discrimination à l’embauche. En tant que femme grosse, on est moins embauchée à l’emploi et on fait face à un harcèlement au travail plus important. »

Grossophobie dans le dico
La définition dans Le Robert : « attitude de discrimination envers les personnes obèses ou en surpoids. »
La définition dans Le Larousse : « attitude hostile, moqueuse et/ou méprisante, voire discriminatoire, envers les personnes obèses ou en surpoids »

Être une personne grosse, c’est aussi se confronter aux regards de personnes malveillantes au quotidien : « Je buvais une eau pétillante à la terrasse d’un café et une personne passe et s’insurge : ‘Va courir au lieu de boire du soda’. Je buvais une eau pétillante, mais c’est un impensé pour cette personne qui était persuadée que c’était du soda. » Pour Virginie, la grossophobie existe partout et tout le temps : « Je pense, notamment, aux mèmes qui circulaient en ligne durant les confinements où les gens rigolaient du fait qu’ils allaient tous finir gros après cette période. » La grossophobie peut être également intériorisée, par exemple « quand on se félicite ou qu’on félicite quelqu’un qui a perdu du poids ou encore de manière insidieuse, quand je prends un selfie, j’essaye de le prendre en contre-plongée. Idem en vidéoconférence, je fais en sorte qu’on ne voit pas mon double-menton ou encore je porte des pantalons afin d’éviter qu’on voit mon ventre. »

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Incidence sur la sexualité

La récente diplômée du master en études de genre, qui a réalisé son mémoire sur la sexualité des femmes grosses, confie: « La grossophobie a une incidence sur la vie sexuelle des personnes grosses qui vont plus facilement accepter des pratiques sexuelles pour lesquelles elles émettent des réserves ou entrer dans des relations toxiques car c’est déjà un ‘immense honneur’ d’être désirée malgré leur corps. » Et de poursuivre : « Une femme grosse que j’ai interviewée est allée aux toilettes pendant un concert – elle avait enlevé sa veste dans la salle – et elle s’est faite agressée par un groupe de personnes, ce qui l’a poussée à renfiler toutes ses couches de vêtements jusqu’à la fin. La première réaction de son groupe d’amis a été de dire ‘c’est impossible qu’on puisse te toucher’. Aux personnes grosses est associée l’impossibilité du désir de l’autre et les agressions (sexuelles) sont minimisées ».

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Une épreuve dans l’espace public

La grossophobie se matérialise aussi par le manque d’accessibilité dans l’espace public. « Je pense notamment au changement des bancs pour des sièges à la gare centrale à Bruxelles, aux places dans les transports en commun, ou aux sièges du Théâtre National ». Pour le dernier exemple, la jeune femme explique que lors de son discours en tant que déléguée lors de la proclamation des étudiants en master de spécialisation en études de genre, elle a été confrontée à des sièges trop étroits où elle a failli casser l’assise. « S’il y avait deux ou trois sièges plus larges au National, ou qui puissent supporter une personne de 180 kilos, les personnes grosses pourraient avoir accès à la culture. »

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Une application a vu le jour il y a quelques mois. Son nom : Fat Friendly, « cette application est incroyable dans ce qu’elle nous enlève de charge mentale. Je vais vérifier l’application avant de me rendre à un endroit et cela me permet de savoir en fonction des tailles des personnes, si j’ai accès à une salle de spectacle – siège, toilette au rez-de-chaussée, place de parking à proximité, taille des sièges, présence ou non d’accoudoirs. Elle répertorie également des cabinets médicaux – siège solide chez le dentiste, salle d’attente siège sans accordoir, siège fixé par rapport à une table… Cela permet de se rendre dans des endroits de manière plus détendue ». Avant la mise en place de cette cartographie, Virginie devait faire un travail de repérage en amont d’aller boire un verre : « J’allais sur Google. Je regardais les photos pour voir si je pouvais passer entre les chaises pour savoir si c’était accessible ». L’application ne se veut pas encore exhaustive : « les choses avancent lentement car c’est un fonctionnement participatif ». La jeune femme confie son espoir : « j’ai une utopie : c’est que cette carte se généralise et que les lieux deviennent fat friendly ou soient pensés comme tels. Je suis tout à fait ouverte à me proposer comme consultante – même bénévole ! ».

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Les représentations culturelles des personnes grosses

Les représentations culturelles des personnes grosses sont assez minces dans l’Art. Virginie témoigne du fait qu’on lui répète souvent qu’elle n’est pas née à la bonne époque. Elle en doute et ajoute : « dans la littérature, il y a très peu de personnes grosses. Dernièrement, je suis toutefois tombée sur l’ouvrage de fiction ‘Celle qui l’attendait’ de Baptiste Beaulieu qui parle d’une personne grosse. Dans d’autres formes d’art, notamment les séries, ce ne sont pas des personnes grosses, elles ont juste des bonnes joues. Ce sont souvent des personnes qui font du 42. Leur personnage est souvent associé à la bonne copine au visage enfantin ou drôle. » Sur la question de l’humeur, qualité associée aux personnages gros, Virginie explique de manière ironique : « j’ai bien conscience que j’oblige les gens à voir quelque chose de dégueulasse et donc il faut bien compenser en étant drôle, en faisant le pitre en permanence ou ayant une grande gueule. »

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Et de conclure qu’elle vient de se faire tatouer ‘J’ai rêvé que mon corps n’était pas ton cauchemar’ : « J’ai envie de dire aux gens de ne plus avoir peur de me ressembler et que c’est ok de me ressembler ».

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