Fitness « solidaire » à Bujumbura

C’est mardi, et comme tous les mardis, ils sautillent à pieds joints, mains en l’air au rythme du sifflet du coach, indifférents à la nuit qui tombe sur Bujumbura, capitale économique du Burundi rongée il y a encore peu par la violence.

Femmes et hommes, jeunes et vieux, certains en survêtement complet fluo, la soixantaine de sportifs amateurs forme un large cercle au milieu duquel ont précautionneusement été déposés téléphones portables et autres objets de valeur. « Fatigués ? », hurle l’athlétique entraîneur, par-dessus le déluge de pop et d’afrobeat que crachent de grosses enceintes. Avant de reprendre, sans vraiment se soucier de la réponse: « Et un, et deux, et trois! » Au « Beach club solidarité » », il ne faut débourser que 200 francs burundais (9 centimes d’euros) pour accéder à l’enceinte grillagée. Une somme réduite, dans le pays le plus pauvre au monde en PIB par habitant. « C’est très peu cher ! Les salles de sport sont très chères, tout le monde ne peut pas se l’offrir », compare Sheila Mpawenimana, 19 ans.

Fitness "solidaire" à Bujumbura
© AFP

En fonction de ses moyens, chaque sportif glisse en plus un billet au coach, qui effectue régulièrement un tour du cercle, où l’on arrive et que l’on quitte à son gré. Deux autres groupes s’entraînent sur ce grand terrain de basket goudronné et aménagé – avec minuscule café proposant des boissons fraîches et toilettes « VIP » – coincé entre le lac Tanganyika et les hautes collines de ce pays petit enclavé d’Afrique centrale. « J’aime venir parce qu’il y a de l’ambiance », sourit Sacrée Metela, 32 ans, en reprenant sa respiration. « Être ensemble, ça donne un certain courage, ça encourage même si tu es fatiguée », ajoute celle qui a voulu se remettre en forme après ses cinq grossesses.

« Toutes tendances confondues »

Une telle affluence en fin de journée était difficilement imaginable il y a seulement quelques années, quand à partir de 2015 le Burundi a plongé dans une profonde crise politique marquée par la répression et l’exil de plus de 400.000 personnes. La « participation a baissé à cause (…) de l’insécurité. En 2016, lorsque la sécurité était en train de s’établir, les gens sont venus en masse », explique fièrement l’organisateur Hussein Sinangwa, 69 ans. « Après la crise, c’était très important de nous regrouper », poursuit le co-fondateur ce club en 2004, dans les derniers mois de la guerre civile burundaise.

Depuis son indépendance en 1962, le Burundi a été le théâtre de nombreux massacres et conflits entre les communautés Hutu et Tutsi – respectivement estimées à 85% et 14% de sa population. Religions chrétienne et musulmane y cohabitent également. « Le sport de masse est important dans l’ensemble parce que nous nous fusionnons, toutes tendances confondues: partis politiques confondus, ethnies confondues, religions confondues », plaide M. Sinangwa.

Un jour, un éminent membre du club a été expulsé pour avoir tenté d' »intoxiquer les gens » sur les questions ethniques. « Nous l’avons foutu dehors », balaye-t-il.  Le « Beach Club Solidarité » a également pour vocation d’assister ses membres « en cas de maladie, en cas de décès et consorts », explique Hussein Sinangwa.  Avec la crise politique, le Burundi, placé entre 2015 et 2022 sous sanctions internationales, s’est enfoncé dans une profonde crise économique, qui a vu le coût de la vie exploser et certains produits comme le carburant manquer. Si en façade la vie a repris son cours – les abus des droits humains continuent -, le fragile système de santé s’est affaibli, et les services sociaux sont restés inexistants. Encore plus qu’avant, les Burundais se sont tournés vers des clubs – de sport, de marche notamment – ou vers les communautés religieuses pour y trouver des filets de sécurité.

« C’est comme une famille, parce que quand tu as des problèmes tout le monde ici est là pour aider », conclut Sheila Mpawenimana, avant de rejoindre à nouveau le cercle.

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