La haute montagne glaciaire « de plus en plus difficile » à fréquenter l’été

La haute montagne glaciaire est en train de devenir « de plus en plus difficile » à fréquenter l’été et « méconnaissable » pour ses adeptes de longue date, estime le glaciologue français Bernard Francou au lendemain de l’effondrement d’une partie d’un glacier des Dolomites italiennes.

Ce chercheur en géosciences, co-auteur du récent ouvrage « Coup de chaud sur les montagnes », juge « vraisemblable » que le réchauffement climatique soit à l’origine de cette catastrophe survenue sur glacier de la Marmolada, qui a fait au moins sept morts et huit blessés. 

Que sait-on à ce stade de l’avalanche survenue dans les Dolomites?

« Il faut rester prudent même si l’explication la plus vraisemblable est le réchauffement climatique. La Marmolada n’est pas très haute, c’est un glacier tempéré. Ce qu’on peut attendre sur ce type de glacier, c’est beaucoup de fonte pendant la journée, qui ne s’interrompt pas la nuit puisqu’il fait toujours chaud. 

L’eau circule jusqu’au lit rocheux et peut favoriser son glissement. Quand la glace accélère, ça dépasse sa capacité de plasticité et donc ça se casse et ça fait un gros paquet qui dévale les pentes.

Ce genre d’accident peut arriver aussi en Vanoise (France) ou dans le massif du Mont Blanc. Il y a 2-3 ans le glacier de Planpincieux accélérait sur le versant italien du Mont Blanc. Une grande zone au pied avait été évacuée pour plusieurs jours.

Ce risque d’accident va avoir tendance à se produire plus fréquemment en altitude, affectant les glaciers tempérés, mais aussi les glaciers froids (situés plus de 3.500 m pour les Alpes, ndlr).

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Sur les photos de la Marmolada, on voit bien la cassure, c’est un gros volume. Les Italiens ont de très bons glaciologues, ils vont se déplacer et sans doute faire un état de la situation pour savoir si ça peut survenir de nouveau.

Les glaciers risquent-ils de devenir impraticables ?

Les accidents glaciaires ont existé de tout temps au cours de l’Histoire. La plus grande catastrophe connue s’est produite au Pérou en 1970 et a été provoquée par un séisme extrêmement violent qui a secoué la montagne et fait partir une belle tranche de glacier à une altitude de 6.600 mètres. Une petite ville a été rayée de la carte, il y a eu 20.000 morts.

Disons que les glaciers ont toujours été dangereux, ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas les visiter car un glacier, c’est magnifique. 

Mais il faut les surveiller et on peut le faire maintenant avec des méthodes modernes et éventuellement alerter les populations qui vivent au pied lorsque le danger se précise. Beaucoup de glaciers potentiellement dangereux sont suivis en Suisse par des glaciologues, et à Grenoble (France) par l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE).

Je pense qu’il ne faut pas dire que les glaciers deviennent infréquentables. Il faut garder la tête froide et les regarder comme ce qu’ils sont, c’est-à-dire des objets naturels qui peuvent passer par des phases où ils sont dangereux et d’autres où ils ne le sont pas.

Il y a des choses qu’on peut faire. Un lac glaciaire qui s’était formé sur le glacier d’Arsine (Hautes-Alpes, sud-est de la France) a été vidangé il y a quelques années en utilisant un tunnel foré par EDF. On a pu sécuriser le site.

Donc, il y a des solutions mais il faut rester prudent parce que dans le cas de la Marmolada, visiblement personne ne s’attendait à cet effondrement.

Il semble que tout s’accélère, est-ce juste une perception ?

Non, ce n’est pas une perception. Les glaciers sont de plus en plus difficiles à fréquenter pour les alpinistes en été, notamment parce qu’ils sont très secs. 

De grandes crevasses se sont ouvertes dans des voies normales qui étaient faciles avant. Ca pose des problèmes pour les guides et pour les autorités locales qui se demandent quelle attitude adopter, s’il faut les équiper ou les interdire.

La haute montagne glaciaire est en train de devenir de plus en plus difficile et un peu méconnaissable pour les gens qui ont fait des courses en montagne il y a quelques années. Là où il y avait une pente douce de glace, il peut y avoir une crevasse extrêmement profonde et infranchissable. Tout change.

Plein de questions se posent à l’alpinisme actuel mais c’est un sport de danger qui demande une connaissance du terrain, qui s’adapte. 

Cette année, on a assisté à un extraordinaire coup de chaud en mai, alors qu’il avait déjà très peu neigé l’hiver. Or, les glaciers se remplument en hiver, cela laisse donc présager de glaciers en triste état en septembre-octobre. »

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