On a testé: le fameux GR20 de Corse, immortelle randonnée

© Christophe Brochier
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

Tracé corse mythique, le GR20 se découvre comme le graal du randonneur européen. Ponctué de sensations minérales et olfactives inoubliables, ce parcours ne s’aborde pas impunément. Récit et conseils pour le traverser comme une fleur (ou presque).

L’histoire commence lors d’une soirée arrosée. Entre deux verres de Chartreuse du 9e Centenaire, celle qui donne le goût des herbes de montagne, ce précieux ami qui vous veut du bien prévient: « L’été prochain, on fait le GR20 dans son intégralité! » Sur le moment, vous acquiescez sans sourciller, probablement en raison de ces ailes que donne la liqueur verte. Le lendemain, vos plumes sont tombées, et c’est beaucoup moins serein que vous repensez à cette promesse inconsidérée. Quelques tapotages de clavier plus loin, Google précise: le célèbre itinéraire, c’est 180km et plus de 13.000m de dénivelé positif. Puis il y a cet avertissement répété à longueur de sites: « Le sentier le plus difficile d’Europe ». Sans parler des nombreux et réguliers accidents – parfois mortels – qui émaillent le tracé. Gloups.

Cette traversée n’est en aucun cas une affaire à prendre par-dessus la jambe. Spoiler alert, il ne faut pas se laisser abuser par le terme de « randonnée »: à certains endroits, c’est bien de haute montagne et de quasi-escalade qu’il s’agit. Mais comme vous n’êtes pas du genre à vous défiler, il n’y a plus qu’une solution: prendre ce taureau escarpé par les cornes. Très vite, vous vous rendez compte que pour entamer l’aventure, il y a une série de chiffres à aligner. Pas de chance, le premier qu’affiche le pèse-personne est funeste. 71,7 kg pour 1,67 m, c’est beaucoup trop.

Essentielle préparation

Des mesures d’urgence s’imposent. Nous sommes en décembre, il va falloir enclencher la soustraction avant l’été prochain (vu que vous avez décidé de marcher du 15 au 28 juin). Il y a aussi l’âge, 53 ans, et un dos fragile qui exigent de mettre une stratégie en place. La question de la colonne vertébrale étant primordiale, pas question de lésiner sur le dispositif que l’on choisit double: location d’une table d’inversion pour six mois (cet appareillage soulage vos disques vertébraux en vous basculant pieds par-dessus tête) et achat d’un bureau permettant de travailler debout (renforcement abdominal garanti). A cela, on ajoute une autre corde à cet arc de la condition physique retrouvée consistant à s’obliger à faire tous les déplacements à Bruxelles à vélo (électrique… histoire de ne pas arriver suintant aux rendez-vous).

‘Regarder l’infinie variété des paysages, soupeser le caractère versatile des éléments…’

Ces mesures nécessitent bien sûr d’être complétées par un entraînement digne de ce nom. Pas facile en temps de confinement. On avait d’abord pensé à multiplier les ascensions sur un terril du côté de Charleroi, mais l’idée, trop chronophage, n’est pas réaliste. On opte donc pour Linkebeek, du côté du lieu-dit La Vallée des Artistes, où un escalier de 125 marches tend les bras à qui aime suer. Des sessions de dix ascensions et descentes. Puis, progressivement, on monte jusqu’à trente, avec un sac de moins de 10 kg sur le dos. Ces exercices, pratiqués deux à trois fois par semaine, dessinent une micro-géographie de l’effort. A force de pratique, vous connaissez personnellement chacune des feuilles de lierre qui décorent le terrain de jeu, chacune des marches qui, en fonction de votre état de fatigue, vous sourit ou s’apprête à vous mordre. Pendant plus de quatre mois, monter et descendre devient un véritable exercice de méditation, et vous êtes proche de parvenir à cette béatitude dont parle la Bhagavad-Gita, cet acte de « faire sans autre intention que faire ». Un détachement qui pourrait être votre meilleur allié sur le sentier.

Les rencontres entre
Les rencontres entre « nordistes » et « sudistes » sont l’occasion d’échanger sur les difficultés à venir.© Christophe Brochier

Du physique au mental

Pour être honnête, vers la fin avril, on a varié un peu les plaisirs. Un nouveau spot, révélé par un ostéopathe exemplaire (un suivi et un check-up ne sont pas superflus) et fou du GR, s’offre à nous au Château de La Hulpe, où l’on avale 157 échelons menant à une pagode minimaliste. Grâce à l’assouplissement des mesures liées au Covid, on s’autorisera aussi des balades moins austères en termes de répétition, comme la formidable Boucle Noire à Charleroi, ou la Geuzeroute en bordure du Pajottenland. Afin d’éviter de ne miser que sur le renforcement musculaire, on compense par des séances de souplesse dédiées au yoga. Pas n’importe lequel: le yin, qui impose des temps de posture longs en s’appuyant sur la gravité. A cela, on ajoute un sevrage, un mois avant le départ, de toute Chartreuse ou autre. Résultat? L’aiguille de la balance affiche… 65 kg, soit un poids nettement plus favorable pour enchaîner quatorze étapes nécessitant de marcher à chaque fois entre 6 et 12 heures d’affilée.

Temps fort de cette incroyable randonnée, les pozzines du lac de Nino.
Temps fort de cette incroyable randonnée, les pozzines du lac de Nino.© Christophe Brochier

Il reste que la préparation ne peut en aucun cas se limiter, du moins si l’on cherche l’effort et pas le martyre, au volet physique. Il faut aussi s’assurer le support d’un partenaire local (tabler sur un budget d’environ 1 300 euros par personne pour un tel service). Dos fragile comme nous? Il existe des solutions de « portage » intéressantes. Non pas pour déambuler les mains dans les poches, car au minimum, vous trimballerez en permanence un sac de 8 à 10 kg. Mais cela pour accéder, à certaines étapes, à un bagage supplémentaire permettant de mieux répartir son équipement. Exemple concret: nous avions emporté trois paires de chaussures afin de parer à toutes les éventualités. Si l’une d’elles s’est révélée inutile, la seconde nous a sauvé la vie, notre première paire (certes déjà usitée) n’ayant pas survécu aux cinq premières étapes.

Le Laricio, pin endémique remarquable qui scande le paysage de son écorce argentée.
Le Laricio, pin endémique remarquable qui scande le paysage de son écorce argentée.© Christophe Brochier

Autres avantages du voyagiste corse: sa connaissance du terrain et des variations des conditions en temps réel (la neige, par exemple, qui même au mois de juin est à ne pas sous-estimer), ses petits conseils qui font toute la différence, sa cartographie des salutaires points d’eau (en passant, aucune inquiétude: l’eau des sources est parfaitement potable), son organisation des pique-niques frugaux débarrassant l’esprit d’une logistique pesante, ou ses suggestions d’étapes où il est possible de dormir dans une vraie chambre plutôt que sous tente – la possibilité d’un sommeil réparateur peut changer toute la configuration mentale de votre GR20. Dernier élément crucial de l’avant- départ: le matériel. Rien ne doit être laissé au hasard. Nous avons eu recours à un magasin spécialisé dans l’alpinisme et la randonnée (prix de l’équipement: environ 1 000 euros en partant de rien). Autant dire que les conseils ont été plus que précieux. On pense notamment à cette nuit au refuge sommaire de Petra Piana (1 842 m d’altitude) où notre compagnon de route, enfoui sous les couches de vêtements, n’a pas fermé l’oeil en raison du froid, alors que notre sac de couchage nous a offert la chaleur nécessaire même dans le plus simple appareil. Enfin, petit rappel de base: il est absolument essentiel de s’habituer à ses chaussures et à son sac à dos en amont du périple.

‘Autant de moments bénis de régénérescence pour l’urbain habitué à courir après le temps.’

Sans accroc

C’est le mardi 15 juin que l’on arrive à l’aéroport de Figari, dans la partie méridionale de l’Ile de Beauté. Le choix de l’itinéraire n’a rien d’innocent: traverser la Corse du sud-est au nord-ouest permet de s’habituer progressivement au relief. Ce n’est pas une partie de plaisir pour autant, car si vous vous êtes mis dans le rouge sur les intenses premières étapes, la suite risque de tourner au chemin de croix. Certains pensent même que c’est plus difficile de terminer par la partie la plus minérale, comprendre la haute montagne. Notre expérience nous incite à suggérer un départ sudiste. « Le GR du sud au nord, c’est choisir d’avoir d’abord le gâteau et ensuite la cerise », résume un vieux berger corse qui a vu défiler plus d’un candidat. Note en passant: le mois de juin, donc le solstice d’été et sa lumière généreuse, est très favorable, permettant de se passer d’une lampe frontale et de contempler le paysage. Un GR20 réussit est un GR20 sur lequel on ne passe pas tout son temps la tête baissée à regarder où l’on met les pieds. Si cette dimension est inévitable, le terrain est tellement technique (particulièrement entre les bergeries de Ballone et Asco où l’oeil ne quitte pas les lacets), il semble crucial de ménager des moments pour se baigner dans les vasques fraîches des torrents, pour observer les oiseaux – traquets, verdiers, pics-épeiches, sitelles et venturons autochtones – ou pour humer les fragrances qui émanent du décor. Entre l’odeur de tomates cuites à l’huile d’olive de l’épine-vinette et celle de curry de l’immortelle commune, le nuancier olfactif met à genoux en diffusant aussi des arômes de ciboulette, de thym, de chèvrefeuille, de pin ou de miel.

Balafré par les eaux vives, le terrain fait place à des gués tranquilles... ou vertigineux.
Balafré par les eaux vives, le terrain fait place à des gués tranquilles… ou vertigineux.© Christophe Brochier

Prendre de la hauteur, se contenter de peu et se calquer sur le cycle de la lumière sont autant de moments bénis de régénérescence pour l’urbain habitué à courir après le temps. Il y a aussi cette dimension que l’on n’a pas vue venir, celle de la rencontre. Habitué à la compétition que l’on se livre dans les villes, on croisait les doigts pour que le GR soit le moins peuplé possible, sans doute effrayé par ces autres marcheurs qui tendent le miroir peu complaisant de ce que nous sommes, c’est-à-dire pas grand-chose d’autre que des touristes. Sur le terrain, la réalité est tout autre. Entre embarqués dans une même galère, la parole est si naturelle, si souhaitable, qu’on l’appelle de ses voeux. A chaque étape, on repart cousu de nouvelles tranches de vie: celle de Maxence, vendeur dans un Decathlon à Monaco ; de Florence, la guide qui mène son groupe comme une bergère ; de cette sportive surentraînée venue de Valence ayant porté le sac d’une amie au bout du rouleau sur plusieurs kilomètres ; de Marie et Jérémie, deux kinés d’Arras aussi touchants qu’adorables. Face à la diversité des récits et des ressentis, il est impossible de ne pas faire aveu d’humilité.

A moins d’avoir bouclé l’itinéraire en 31 h 25, comme l’illustre Lambert Santelli qui détient le record absolu, il y a toujours quelqu’un de plus rapide que vous, quel que soit l’âge auquel vous relevez le défi. Vous vous félicitez d’avoir doublé une étape? Sachez que certains les triplent, voire les quadruplent. Face à cette émulation, la sagesse consiste à diriger le regard vers l’intérieur plutôt qu’en direction des autres. Regarder en soi pour sonder l’irrépressible sentiment de liberté que provoque la vue de tout un bestiaire – cochons, chevaux, bovins… – déployé selon le credo de l’élevage extensif qui, à tout moment, place des animaux sans contrainte sur le chemin. Regarder l’infinie variété des paysages – la lumière qui miroite sur les Aiguilles de Bavella, la vue depuis ce toit de la Corse nommé le Monte Cinto ou encore l’éclat mordant des « pozzines », ces tourbières d’altitude aux pelouses denses et veloutées – mais aussi observer la végétation – les pins Laricio et leur écorce argentée, le maquis odorant – et soupeser le caractère versatile des éléments – le soleil qui réchauffe et brûle, le vent qui rafraîchit et glace – permet de se sentir vivant comme jamais. Le miracle se produit alors: ce qui était redouté est dégusté et c’est finalement la fin de la marche que l’on craint. Elle arrive fatalement dans une chaude fin d’après-midi où les maisons du village de Calenzana sifflent le coup de sifflet final. Le corps est intact, peut-être un peu plus dessiné qu’au départ, et surtout il est restauré dans sa puissance d’agir. Toute une confiance s’est forgée dans l’adversité des pierres et des névés. Une nouvelle vie commence.

La tente, logement spartiate, émaille le tracé, ramenant le corps aux besoins essentiels.
La tente, logement spartiate, émaille le tracé, ramenant le corps aux besoins essentiels.© Christophe Brochier

En pratique

Se renseigner

Pour des renseignements généraux: l’Agence du Tourisme de la Corse, à Ajaccio. corsica-pro.com

Y aller

Plusieurs compagnies ont des vols vers Bastia et Calvi (pour une traversée nord-sud) ou Figari (sud-nord) depuis Bruxelles, Charleroi ou Lille. Il s’agit d’Air France, Volotea et Air Corsica. Environ 250 euros A/R.

Voyagiste

Pour l’appui logistique sur place, nous avons eu recours à l’agence Couleur-Corse qui a clairement contribué à faire de cette aventure un moment hors du temps. Expertise de terrain, soutien cartographique et logistique (repas, accès à un sac d’assistance sur 6 étapes ) et conseils bienvenus. Nous pouvons l’écrire d’autant plus facilement que ce voyage a été entièrement financé en propre. Prix de la conception d’un voyage sur mesure: 1 350 euros. Ajoutez à cela un supplément de 105 euros pour trois nuits en chambre (un « luxe » qui peut s’avérer utile).

couleur-corse.com

Se loger

Ce sont des logements en tente ou en gîtes qui émaillent le GR. Ils sont proposés dans le cadre de refuges (propriété du Parc Régional de Corse) et de bergeries (exploitations privées). S’il y a une étape à ne pas rater, c’est celle des bergeries de Croce. Géré par l’adorable famille Leandri, l’endroit est un petit paradis où l’on savoure une très prisée lasagne au broccio. Tout autour, gambadent chevaux et autres porcs (servant à la confection des saucissons vendus sur place).

Se restaurer

Les repas sont en général frugaux mais roboratifs. Il n’est p as question de faire le difficile: on mange ce qu’il y a. Cela tombe bien car vous aurez très faim. A Bavella, Vizzavona et Asco, il est possible de faire des repas plus sophistiqués.

Orientation

Le GR20 est très bien balisé mais il est important de savoir s’orienter en montagne pour le parcourir. Si vous n’êtes pas doué, misez sur un compagnon de route expérimenté.

A faire

L’étape la plus difficile est celle qui sépare Ballone d’Asco. Pas de chance, c’est sur ce tracé qu’il est possible de faire un détour par le toit de la Corse, le Monte Cinto. Compter 1 h 40 pour le détour. Si le temps est au beau, on conseille vivement ce crochet que l’on ne regrette pas.

On a testé: le fameux GR20 de Corse, immortelle randonnée

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