Quelque chose s'est modifié au fil des semaines. Avec les journées qui raccourcissent, l'arrivée de la deuxième vague et les mauvaises nouvelles qui tournoient sauvagement autour de nous, je rentre de plus en plus souvent bredouille de mes pérégrinations à travers ville. Les paroles lumineuses semblent se raréfier. Les conversations se tendent, l'anxiété est presque partout palpable. Du coup, je dois ruser et donner un petit coup de pouce au hasard pour que ma récolte de mots-cadeaux puisse tout de même être féconde.
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Quelque chose s'est modifié au fil des semaines. Avec les journées qui raccourcissent, l'arrivée de la deuxième vague et les mauvaises nouvelles qui tournoient sauvagement autour de nous, je rentre de plus en plus souvent bredouille de mes pérégrinations à travers ville. Les paroles lumineuses semblent se raréfier. Les conversations se tendent, l'anxiété est presque partout palpable. Du coup, je dois ruser et donner un petit coup de pouce au hasard pour que ma récolte de mots-cadeaux puisse tout de même être féconde. Le procédé est simple. Je l'utilise pour fertiliser mon écriture depuis bientôt quinze ans. Durant le dernier trimestre de ma première grossesse, en 2006, j'allais marcher tous les jours. J'ai commencé à avoir l'impression de croiser de plus en plus de femmes enceintes. Lorsque mon esprit était préoccupé par mes jambes gonflées, il me semblait que je ne rencontrais que des futures mamans souffrant de problèmes de rétention d'eau. Lorsque j'ai eu envie d'acheter un bijou de grossesse, j'ai observé un nombre incalculable de femmes qui portaient déjà ce fameux collier bola. Je n'avais jamais remarqué cela auparavant. J'ai donc gardé de cette époque un précieux rituel: en démarrant ma promenade, je pense à qui j'ai envie de croiser et le plus souvent, cette pensée se transforme en rencontre effective. Si je programme mon cerveau poétique, je peux soudain croiser, dans mon quartier, une multitude de types en santiags ou convoquer une jeune fille aux cheveux bleus à chaque coin de rue. Et ce qui fonctionne avec les corps et les looks, fonctionne aussi pour les mots. Début du mois, je me baladais dans le IVe arrondissement de Paris. C'était le lendemain de la sortie de mon nouveau recueil de poèmes. Je me sentais vide comme après un accouchement et j'ai subitement eu envie de capturer, au vol, des mots d'amour. Pas l'amour qui boîte, l'amour qui butte ou qui botte en touche, mais l'amour qui résiste aux vicissitudes de la vie, l'amour contre vents et marées, pour le meilleur et pour le pire. Comme un besoin impérieux de me rassurer et de me redire que, même dans un paysage saccagé à l'artillerie lourde, j'espère ne jamais perdre de vue cet objet luisant qui nous relie à toutes les autres personnes témoins de son désarçonnant éclat. L'amour, toujours. Je suis rentrée en Belgique avec trois phrases. Couple numéro un, la soixantaine, elle dit: "Depuis que tu as arrêté de faire tes siestes, tu me stresses!" Couple numéro deux, deux hommes: "Comment veux-tu que je sois romantique? Je travaille soixante-dix heures par semaine!" Couple numéro trois, longs cheveux, longues vestes: "Mamy sera toujours là pour toi, même si elle n'est pas vraiment ta mamy, techniquement parlant!" Je regarde mes trois phrases recopiées et disposées devant moi. Ce soir, je veux être comme cette passoire qui laisserait s'écouler tout ce qui décourage et tout ce qui brûle l'entendement, cette passoire qui ne garderait que le sel, la chaleur, la caresse, le geste de réconfort. Je regarde mes phrases. J'ai envie de revenir sur mes pas, de remonter le temps, de m'arrêter auprès de chacun de ces couples et de les remercier pour leurs mots singuliers. Revenir à cette complexe mais vitale réciprocité du sentiment amoureux. J'accueille l'émotion. Peut-être suis-je toujours retournée par l'interview de Catherine Laborde, l'ancienne présentatrice météo, et de son mari, dans laquelle ils évoquent avec beaucoup de pudeur la maladie dont celle-ci souffre. Ou peut-être que c'est la citation de la psychothérapeute américaine, Virginia Satir, qui me trotte encore dans un coin de la tête. D'après elle, il nous faudrait quatre câlins par jour pour survivre, huit pour fonctionner et douze pour nous épanouir et croître. Sincèrement, est-ce que nous offrons autant de douceur à nos enfants quotidiennement? Quand sommes-nous touchées, nous, personnes célibataires, de la sorte? Et au sein des couples, ce véhicule de la tendresse est-il réellement pris? Je regarde mes phrases. Moi aussi, j'ai besoin d'expériences de solidité, d'exemples de tourtereaux, d'histoires de coup de foudre et d'épisodes de pardon pour m'aider à passer cet automne en un seul morceau. Lisette Lombé Ce soir, je veux être comme cette passoire qui laisserait s'écouler tout ce qui décourage et tout ce qui brûle l'entendement.