Les algorithmes des réseaux sociaux viennent de me rappeler qu'il y a sept ou huit ans, j'ai eu le plaisir de créer un troc de livres et de vinyles. Le projet s'appelait Culture Troc. Partant du constat que dormaient, dans nos bibliothèques et dans nos bacs, des bouquins que nous ne lirions plus et des disques qui pouvaient encore avoir une seconde vie, mon compagnon de l'époque et moi, nous avions organisé des moments d'échange, dans un bar, en face de la fac de philo et lettres de Liège. Déjà ce mélange de mots et de notes, de musique et de musicalité, de passions et de pulsations...
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Les algorithmes des réseaux sociaux viennent de me rappeler qu'il y a sept ou huit ans, j'ai eu le plaisir de créer un troc de livres et de vinyles. Le projet s'appelait Culture Troc. Partant du constat que dormaient, dans nos bibliothèques et dans nos bacs, des bouquins que nous ne lirions plus et des disques qui pouvaient encore avoir une seconde vie, mon compagnon de l'époque et moi, nous avions organisé des moments d'échange, dans un bar, en face de la fac de philo et lettres de Liège. Déjà ce mélange de mots et de notes, de musique et de musicalité, de passions et de pulsations... Le projet est mort de sa belle mort. D'épure, il n'en fut pas question car je me suis retrouvée avec des caisses et des caisses de livres apportés et laissés, sans trouver preneurs. Hier, dans l'une de ces caisses, je suis retombée sur l'essai de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie. Je l'ai feuilleté et suis repartie sur les pas de Rimbaud, de Nietzsche et de Thoreau. J'ai voyagé mais il m'a manqué des expériences et des pensées de marcheuses pour que le voyage soit parfait. J'ai voulu y voir un signe, un chemin tout tracé vers cette chronique qui peinait à se dérouler. Puis, devant mon ordinateur, j'ai repensé à cet artiste, croisé récemment lors d'un festival de poésie à Bruxelles, qui faisait des allers-retours durant les concerts et les performances. Intriguée, je lui ai demandé, à la fin de l'une de celles-ci, pourquoi il traversait ainsi de long en large, en passant devant le public et il m'a répondu: "Je suis de l'école des péripatéticiens." Nous avons ri. Ce rire a fait du bien entre les gouttes de pluie et il en a appelé un autre puis un autre... D'abord le rire de cette femme devant un magasin d'alimentation africaine, dans un quartier dit "chaud". Ses gestes sont nerveux. Elle lève les genoux et semble monter des escaliers, sur place. Elle parle à son manteau. Elle dit que son col de fourrure est plus lourd qu'elle. Elle me dit: "C'est vrai, Madame, c'est lourd la fourrure!" Elle rit. Il lui manque plusieurs dents. Je me dis qu'elle a raison, cette femme, sur le poids de tous nos attifements. Nos montres pèsent sur nos mouvements, notre lingerie gainante sur nos chairs, nos masques sur nos vies. C'est comme si chacun de nos gestes était recouvert d'un gigantesque préservatif. Quelle est la limite entre se protéger du monde et se couper de soi-même? Et puis, ce rire d'avant confinement, à la foire d'octobre. Ces deux jeunes filles qui taquinent la chance aux machines pousse-pièces, version safe, version soft des machines à sous. Ce jour-là, je savoure le plaisir du jeu pour le jeu, en compagnie de ma fille. Gagner des jetons pour faire durer le moment, tenter d'attraper une peluche avec une pince qui glisse, se souvenir des candidats malheureux de l'émission Coup de dés, dansotter de joie sous les néons en pleine après-midi. Je capte et je note déjà, bien avant cette chronique, cette phrase magnifique: "On a 14 ans et là, on a la vie qu'on veut avoir!" Je me la répète en boucle dans ma tête. Je l'imprime. Je me dis qu'elle a son importance. Elle me touche au plus profond. Je suis témoin de la simplicité du costume que peut prendre le bonheur d'être en vie. Je sens tous les possibles qui s'offrent à cette jeunesse. Je vois leur éventail grand ouvert sur demain tandis que le mien se referme doucement mais implacablement. Je leur souris. Ma fille, elle, est très concentrée. Elle ne lâche pas ses jetons au hasard. Elle veut rafler la mise. Je sais que les babioles (ces camatches, comme on dit à Liège) qu'elle convoite ne valent rien mais que l'adrénaline et la douceur du souvenir n'ont pas de prix. Sa joie me réconcilie avec des années de défiance par rapport à ces endroits. Au même âge qu'elle, j'ai claqué en dix minutes tout l'argent de mon anniversaire et la piqûre de déconvenue qui en a suivi m'a rendue allergique aux jeux de hasard. Je partage cette anecdote avec ma fille qui se moque de moi. " Et alors? L'important, c'est que tu as passé un cool moment, non? Tu aurais dû recommencer l'année d'après et c'est sûr que là, tu aurais gagné car tu savais comment ça marche! Moi, je reviendrai l'année prochaine. Tu viendras avec moi, hein?"