On ignore ce qui pousse certains types de commerces à s'autoriser un trait d'humour à l'instant fatidique du choix du nom de leur enseigne - chacun pense bien sûr à la catégorie-reine de l'épreuve, les salons de coiffure -, alors que d'autres se l'interdisent systématiquement. Dans le domaine très codifié de la restauration, seuls quelques trublions se risquent à fouler aux pieds le bon goût, sans toutefois atteindre les sommets des hérétiques en " hair " et " tif " - et parmi eux, d'aucuns auront peut-être noté une surreprésentation des restos asiatiques. Pas la première vague, type Le jardin des délices, La perle de jade ou Les saveurs du dragon, mais plutôt les ouvertures plus récentes, dont les façades font le bonheur des fans de photos virales : Chez Riz,...

On ignore ce qui pousse certains types de commerces à s'autoriser un trait d'humour à l'instant fatidique du choix du nom de leur enseigne - chacun pense bien sûr à la catégorie-reine de l'épreuve, les salons de coiffure -, alors que d'autres se l'interdisent systématiquement. Dans le domaine très codifié de la restauration, seuls quelques trublions se risquent à fouler aux pieds le bon goût, sans toutefois atteindre les sommets des hérétiques en " hair " et " tif " - et parmi eux, d'aucuns auront peut-être noté une surreprésentation des restos asiatiques. Pas la première vague, type Le jardin des délices, La perle de jade ou Les saveurs du dragon, mais plutôt les ouvertures plus récentes, dont les façades font le bonheur des fans de photos virales : Chez Riz, Kung Food, Thai Tanic, et le très populaire Wok'n'roll. Ces aventuriers du calembour seraient-ils dotés d'une dérision hypertrophiée, en sus de leurs talents culinaires ? Possible. Ou peut-être, comme Guillaume Boutin de Montréal, n'entretiennent-ils que de lointains rapports avec la culture dont ils entendent monnayer les trésors. De manière assez spectaculaire, celui-ci a récemment rempli la grille de bingo de tout ce qu'il ne fallait pas faire, à commencer par ouvrir le Phó King Bon, un " bistro vietnamien " où l'on sert du poulet du général Tao, par définition chinois, des poke bowls forcément hawaïens, sans parler des tatakis, sushis et du saké japonais. Pour ne rien arranger, son melting-pot bridé s'étale sur une carte truffée de vulgarités, explicites et bien sexistes, la touche maison consistant en une désopilante litanie de variations sur la consonance entre " phó " et " fuck ". Problème : on ne saurait réduire cette " soupe tonkinoise " à un plat de bouillon et de nouilles comme un autre, et la communauté vietnamienne locale puis internationale s'en est rapidement émue. Le phó (prononcé " feu ", comme dans le " pot-au-feu ", dont il s'est sans doute inspiré), venu du Nord mais adopté par le Sud, est devenu, en un siècle, plus qu'un plat national : rien de moins que le symbole d'union d'un pays longtemps divisé, un mets à la fois simple et raffiné à travers lequel une nation transcende son passé colonial et raconte l'histoire de sa population. Pas de bol pour Guillaume Boutin, son running gag raille une fierté, un truc sacré. Tympanisé de partout, l'indélicat s'est d'abord défendu de manquer de respect à qui que ce soit, avant de se confondre en excuses face à l'ampleur de la mobilisation, affirmant néanmoins que tous se méprenaient quant à ses intentions. Qui serions-nous pour blâmer un mauvais goût qui, merci Nietzche, " a son droit tout comme le bon " ? Personne, c'est entendu. Subsiste un gros malaise, au-delà du cas précis de ce millième buzz foireux parti en toupie : le besoin constant de rappeler aux jeunes et vieux entrepreneurs qu'à un certain point, l'insensibilité et l'inculture confinent au mépris. Quand le copropriétaire du Phó King Bon valide un cocktail intitulé le " viêt kong ", en référence directe aux forces armées communistes, dans un pays qui a accueilli plus de cent mille réfugiés vietnamiens entre 1975 et 1985, qui comptait-il faire marrer ? Difficile de ne pas regretter qu'il n'ait pas bossé un peu plus le sujet, que personne n'ait pu lui exposer les nombreuses failles de ses idées avariées ; peut-être aurait-il eu la décence de réviser son point de vue. Peut-être. Les pessimistes en douteront, sans doute à raison, arguant qu'un homme adulte qui décide de nommer " Lichi Mwa Lku " un alcool de son restaurant, il a laissé sa dignité en cuisine depuis un moment.