Walter Van Beirendonck prend sa retraite et se confie: « La créativité est le mot-clé »

© Ronald Stoops

Après trente-cinq années en tant que professeur et quinze à la tête de la section mode, Walter Van Beirendonck fait ses adieux à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers. Et regarde pour nous dans le rétroviseur… et vers l’avant.

A la fin de cette année scolaire, Walter Van Beirendonck prendra sa pension. «J’ai donné cours pendant trente-cinq ans, deux jours par semaine. Maintenant c’est fini. Il le faut. Ce n’est pas comme si on avait le choix», nous souffle-t-il alors que nous le recontrons dans une classe vide du bâtiment ModeNatie, sur la Nationalestraat à Anvers. Un étage plus haut, sous les toits de l’imposant bâtiment, les étudiants de troisième terminent leurs collections de fin d’année. Ils sont trente, un record. C’est la dernière promotion que le créateur accompagne et l’un de ses derniers jours comme enseignant et responsable de la section mode de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers – «l’Académie» comme on dit ici.

Ça n’a pas toujours été simple de combiner mes fonctions ici avec mon travail de créateur et je suis content d’avoir désormais plus de temps.

Walter Van Beirendonck

Dans le couloir, clairement visibles à travers les fenêtres de la classe, on aperçoit des réinterprétations, parfois spectaculaires, de costumes traditionnels. Ce sont les travaux des deuxième année. «Lorsque j’étais étudiant, on parlait de costumes «ethniques», remarque le professeur. Aujourd’hui on parle de tenues «world». Peut-on encore s’inspirer d’autres cultures en 2022? Ça mérite débat. Le monde change rapidement et nous sommes à un moment-charnière, aussi pour la formation en mode.» Ce débat se déroulera toutefois sans lui. Et il quitte sa chaire apaisé. «J’ai toujours aimé ce job. Mais ça n’a pas toujours été simple de combiner mes fonctions ici avec mon travail de créateur et je suis content d’avoir désormais plus de temps. Même si je trouve aussi ça dommage.»

L’Échec, puis la réussite

Walter Van Beirendonck a lui-même étudié dans cet établissement de la métropole flamande. «J’étais fasciné par le glam rock, Londres, les semelles compensées, se souvient-il. J’avais 13 ans et je suivais la mode de près, mais je n’avais pas l’ambition d’en faire moi-même partie. Assez tôt j’ai su que je voulais suivre une formation artistique. Puis j’ai lu un article sur cette section mode, qui m’a ouvert les yeux. J’ai passé l’examen d’entrée… Et je n’ai pas réussi! (il rit). Encore aujourd’hui je pense que c’était lié à mes chaussures à semelles compensées. Madame Prijot, la directrice, était fan de Chanel, elle avait des critères de beauté très classiques. Ma tenue était pour elle un peu «too much». Ça a joué, je pense… même si je ne savais pas non plus assez bien dessiner.»

Aujourd’hui, quarante-cinq ans plus tard, Walter Van Beirendonck ne porte pas de chaussures compensées, mais, comme souvent, des Reebok Fury noir, jaune et rouge, accompagnant une tenue de sa propre marque. «J’ai d’abord suivi une année préparatoire à l’Académie, poursuit-il. C’était très intense. Puis, j’ai commencé dans la section mode. Nous étions trois, une toute petite classe: Martine, qui a fait autre chose par la suite, Martin (NDLR: Margiela) et moi. J’ai passé à cette époque beaucoup de temps avec Martin. L’année d’après sont arrivés Dirk, Dries, Ann et les autres…» C’est là, sur les bancs, que naquirent les fameux Six d’Anvers qui allaient révolutionner le secteur – Walter Van Beirendonck, Ann Demeulemeester, Dries Van Noten, Dirk Van Saene, Dirk Bikkembergs et Marina Yee.

Une photo d’archive de 1986. De gauche à droite: Marina Yee, Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dirk Bikkembergs et Dirk Van Saene.
Une photo d’archive de 1986. De gauche à droite: Marina Yee, Dries Van Noten, Ann Demeulemeester, Walter Van Beirendonck, Dirk Bikkembergs et Dirk Van Saene. © Karel Fonteyne

On pourrait penser que ceux qui sont devenus les Six d’Anvers étaient les seuls étudiants de cette promotion, mais ce n’était pas le cas…

Non. Tous les étudiants ne voulaient pas devenir créateur coûte que coûte et ce n’était pas non plus évident de faire carrière. Nous n’avions pas de modèles à suivre. Les futurs Six étaient très ambitieux, toujours à la recherche de possibilités d’avancer. Nous étions aussi tous différents. Ann était une perfectionniste, Dries aimait le chic. Chacun amenait sa personnalité, ses connaissances. Nous avons beaucoup voyagé ensemble à New York, Paris… Et ce, quatre ou cinq ans avant de nous présenter comme «les Six». L’ambition de réussir, aussi sur le plan international, était déjà là. Pendant mes quatre années dans la section mode, beaucoup de choses ont changé dans le secteur. Ma première année correspondait aux débuts de Giorgio Armani et Gianni Versace. Plus ou moins un an plus tard, les Français arrivaient: Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler… Et encore un an plus tard, c’était au tour de Comme des Garçons et Yohji Yamamoto. Pour nous, c’était hyperstimulant. Mais en même temps, à l’école, on nous tenait la bride. Madame Prijot continuait d’insister sur les valeurs classiques de la couture ; on ne montrait pas un coude, ni un genou. Mais pendant ce temps-là il se passait tellement de choses dans le vrai monde. A posteriori, l’équilibre entre ces deux extrêmes nous a énormément apporté.

La formation a-t-elle changé depuis?

Le monde a changé. Nous étions enthousiastes, mais nous n’avions pas ou peu de contact avec le secteur de la mode. Les étudiants d’aujourd’hui sont bien mieux connectés. Ils savent comment fonctionne le système, ce qu’ils doivent faire pour atteindre leur but. C’est un chemin plus direct. Nous, nous zigzaguions beaucoup plus, parce que nous ne savions pas où chercher. La formation a évolué, c’est certain. Mais la base artistique est restée la même: être créatif et dessiner. La section reste un département d’une académie d’art.

Vous avez terminé vos études en 1980…

Je suis tout de suite parti à Paris. J’avais obtenu des rendez-vous avec mes héros de l’époque, chez Mugler, Cardin, France Andrevie. Mais ça a été la douche froide. Je pouvais faire des stages partout, mais il n’y avait pas de job payé! En plus, à Anvers, j’avais aussi ma relation avec Dirk ( NDLR: Van Saene). L’aventure s’est arrêtée là pour moi et j’ai commencé chez Bartsons, qui était à l’époque une sorte de Burberry belge, avec une grande usine à Heist-op-den-Berg. Ça a été une école fantastique. Martin y a travaillé, Dirk aussi, Ann, et Linda. Nous apprenions la technique: comment sont fabriqués les vêtements, du département des patrons aux machines à coudre. Je me rappelle de mon entretien d’embauche, avec mon pantalon en cuir Montana et mes gigantesques lunettes. C’était loin de leur planète, mais ils nous ont quand même donné une chance. Et puis il y a eu Flair. J’y ai collaboré à partir du tout premier numéro. Je faisais du stylisme, parfois deux shootings par semaine… Et puis, j’ai lancé ma propre collection et, en 1985, nous sommes allés pour la première fois à Londres avec les Six.

Je suis heureux d’avoir pu m’épanouir artistiquement à cent pour cent au cours de ma formation. Je suis toujours debout, et ce, surtout grâce à ma créativité.

Walter Van Beirendonck

Cette année-là, vous vous êtes aussi retrouvé du jour au lendemain devant une classe…

Madame Prijot avait pris sa pension en 1982. Sa successeur, Josette Janssens, a péri dans un accident en mars 1985, une tragédie. Elle avait été désignée par Madame Prijot et avait aussi repris sa vision. Quelques mois après sa mort, Marthe Van Leemput a fait appel à moi. Elle était notre professeure de «coupe» et était devenue aussi une bonne amie. Elle partait souvent en voyage avec tout le groupe. Nous sommes allés par exemple avec deux motor-homes à Florence, pour le salon Pitti. Nous dormions au camping mais nous avions un stand à côté de celui de Romeo Gigli, qui était alors un grand nom. C’était notre premier contact avec le monde de la mode internationale, avant d’aller à Londres… Le décès inopiné de Josette Janssens a certainement été un tournant. Après sa mort, l’Académie a pris une autre direction, et ça ne serait peut-être jamais arrivé sans cet effroyable accident. Ça reste une étrange constatation.

Pourquoi vouliez-vous enseigner?

Mais je ne voulais pas (rires) ! Je pensais que ce n’était pas pour moi. Marthe m’a dit: «Je sais que tu vas faire ça bien.» J’avais ma collection, mes boulots de free-lance chez Bartsons et Flair, je ne voulais pas nécessairement faire quelque chose de plus. Mais j’ai accepté et j’ai vite senti vite que j’aimais ça. Je pouvais me projeter dans l’univers des étudiants et les orienter en me mettant à leur place. Linda Loppa a été pendant des années le visage de la section. Nous avons toujours collaboré étroitement. Elle a aussi organisé le déménagement vers le bâtiment actuel, tout en haut de ModeNatie, avec le MoMu et le Flanders Fashion Institute (NDLR: qui n’existe plus ), qu’elle a cofondé. Elle se sentait sous-estimée, ce que je comprends, et elle est partie en 2007. Elle m’a demandé de reprendre son poste. C’était alors une procédure simple. On pouvait désigner soi-même son successeur. Aujourd’hui, je ne suis en aucune manière impliqué dans le choix de la personne qui me suivra.

Quel est votre regard a posteriori sur ces quinze années à la tête de la section?

Lorsque Linda est partie, j’avais le sentiment que mon travail ici n’était pas terminé. J’avais encore beaucoup d’ambition et assez d’énergie pour continuer à pousser vers l’avant. La vision était déjà là, je l’ai développée. J’ai aussi continué à donner cours, toujours en troisième année. Cela dit, c’est toujours resté une aventure. Nous avons beaucoup improvisé, par nécessité. Il n’y avait jamais assez de budget, ça n’a jamais été facile. Et pas seulement pour nous, pour l’enseignement en général. Je suis parfois allé voir les ministres, sans succès. Nous ne sommes pas une école privée. J’ai toujours trouvé formidable que tout le monde puisse venir ici. Il faut passer un examen d’entrée, c’est vrai. Montrer qu’on se débrouille en dessin, qu’on est un peu au courant de ce qui se passe dans le monde, qu’on a de l’ambition. Un simple examen comme celui-là peut être le début de quelque chose de très beau. D’autres écoles du même niveau que nous ont plus de moyens et de meilleures machines. Mais en contrepartie, les étudiants sont accompagnés ici de manière très intensive. Il faut se battre chaque année pour réussir. Des étudiants blasés, ça n’existe pas à l’Académie. La barre est placée extrêmement haut. Mais après ça, on peut aller partout.

Walter Van Beirendonck

– Naissance le 4 février 1957 à Brecht.

– Il étudie à l’Académie d’Anvers de 1977 à 1980.

– En 1982, il lance sa marque éponyme.

– En 1985, Linda Loppa prend la direction de la section mode à l’Académie. Walter Van Beirendonck est engagé comme professeur.

– En 1987, il fait partie des fameux Six d’Anvers, avec cinq autres diplômés de l’Académie, qui défilent à Londres et propulsent la mode belge sur la scène internationale.

– En 2007, il succède à Linda Loppa à la tête de la section mode.

– En 2022, il prend sa pension. A l’heure de publier ces lignes, la personne qui lui succédera n’est pas encore connue.

Combien de temps a-t-il fallu pour qu’Anvers devienne une école internationale?

Neuf ou dix ans. Cette évolution est étroitement liée au succès des Six: un groupe de créateurs qui viennent tous de la même école, ça se remarque. On parlait beaucoup de nous dans la presse et cela a fait boule de neige. D’abord ce sont les Néerlandais qui sont venus, puis les Allemands. Après dix ans, ce sont les Japonais qui ont commencé à se présenter pour l’examen d’entrée. Aujourd’hui on a plus de quarante nationalités.

C’est, entend-on souvent, une formation difficile avec une charge de travail énorme pour les étudiants…

Cette pression et cette charge de travail sont élevées dans chaque formation artistique. Nous préparons les étudiants à la réalité et le monde de la mode est difficile. Si nos enseignants travaillent de manière éthique et donnent beaucoup, ils ont aussi des attentes, auxquelles les étudiants doivent répondre.

La formation tiendrait également trop peu compte de la réalité économique du secteur. En tant qu’étudiant à l’époque, cela ne vous a-t-il pas manqué?

Je suis particulièrement heureux d’avoir pu m’épanouir artistiquement à cent pour cent au cours de ma formation. Le reste, je l’ai appris sur le tas. Je suis toujours debout, et ce, surtout grâce à ma créativité. On ne sait jamais où un étudiant va se retrouver. Vous ne pouvez donc pas vraiment les y préparer. Nos étudiants peuvent devenir directeur de création chez Balenciaga, mais ils peuvent aussi réussir au sein d’une équipe chez H&M. La créativité est le mot-clé.

Et comment vivez-vous la fin de cette histoire?

La période Covid a été difficile. Les leçons en ligne et le port du masque ont démoli la dynamique. Le show de fin d’année, qui est une partie importante de la formation, a été annulé deux ans. Je suis content qu’on ait à l’époque pu trouver une solution, surtout pour les étudiants du master, à qui on a donné un peu de visibilité avec un film. C’est bien que l’on puisse organiser un show cette année. Pour eux, et pour moi, pour finir en beauté.

Comment voyez-vous le futur de la section mode?

Comme je l’ai dit, je n’y suis pas impliqué. Mais je retiens un peu mon souffle. Toutes ces années, nous avons trimé pour construire quelque chose, alors on espère que ce sera prolongé avec amour. Ce serait super que quelqu’un vienne pour prendre la direction et donner cours en y mettant tout son cœur, avec l’ambition et l’énergie de franchir encore quelques étapes supplémentaire. De préférence quelqu’un qui a lui-même étudié ici.

Ce sera quand même encore un moment riche en émotions…

Je me suis fait à cette idée. Je suis aussi impatient d’avoir plus de temps pour moi. Ça a tout de même été long et chronophage, et puis ces dernières années ont été particulièrement rudes. Je suis aussi content de pouvoir me concentrer davantage sur ma marque. Qui se porte très bien d’ailleurs. Je prends ma pension à l’Académie, pas en tant que créateur.

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