Marre d’être une bonne poire ? Jouez-la Williams, devenez une eau-de-vie. Sucrée mais piquante. Et pas question de la garder pour la soif…

Mélanie Lupin pleure devant Titanic et Love Story, promène tous les jours – et sans broncher ! – le Basset Hound incontinent de sa voisine, travaille comme serveuse au Martinez où elle officie également comme secrétaire/femme de ménage/pompiste et ce, pour pas un cent de plus. Mélanie est trop gentille, tout le monde le sait et en abuse. Même sa mère l’admet :  » La pauvre, elle est tombée sur le seul handicap qui ne soit pas remboursé par la Sécu.  » Heureusement, Mélanie Lupin est un personnage, celui du premier film de Jean-Patrick Benes et Allan Mauduit : Vilaine, interprété par l’excellente Marilou Berry, la  » fille de  » Josiane Balasko.

Et pourtant. Des antihéroïnes comme elle, il en existe aussi dans la vraie vie. La gentillesse, bellequalité au demeurant, peut s’avérer devenir une vraie plaie. Si au départ, il s’agit  » d’une attitude positive, d’une posture sociale nécessaireà la communication et à l’épanouissement personnel « , comme le définit Manuel Fagny, psychologue et psychothérapeute, cette gentillesse peut déraper et devenir excessive. On devient trop gentil  » quand le souci pour l’autre écrase le souci pour soi-même, c’est-à-dire quand la volonté de respecter les autres, de leur faire plaisir, se réalise au détriment du respect de soi-même « .

Si l’on se met entre parenthèses momentanément (comme faire des heures supplémentaires parce qu’une échéance approche, ou accepter un compromis pour faire plaisir à son partenaire), on reste bienveillant. C’est une attitude saine.  » En revanche, si ce type de comportement est systématique, que l’on veille obstinément au confort des autres sans prendre soin de son propre intérêt, alors on peut parler d’excès, note Manuel Fagny. Une façon probablement de se faire violence à soi-même afin d’éviter d’en faire aux autres. « 

Marilou Berry en témoigne :  » Quand j’ai démarré dans le métier, non seulement, j’étais jeune et je manquais de crédibilité, mais en plus, j’étais la  » fille de « . Les gens étaient sur le qui-vive et se demandaient si j’avais la grosse tête, du coup, je voulais être très gentille. Cela ne m’a pas forcément aidé. Au contraire, même. Parce que ce n’est pas comme ça que les relations humaines fonctionnent. Ce sont les gentils, ceux qui disent sans cesse  » y’ a pas de problème  » et  » t’inquiète pas  » qui, au final, n’ont rien ! On s’occupe toujours en premier des chieurs qui imposent leurs désirs ! « 

 » Agis avec gentillesse, mais n’attends pas de la reconnaissance. « 

(Confucius)

Mais comment devient-on trop gentil alors que d’autres virent, sans une once de culpabilité, totalement égocentrique ? Où cet excès de gentillesse trouve-t-il ses racines ? Pas de réponse prête à l’emploi : nous sommes, évidemment, tous différents.  » Cependant, l’histoire individuelle permet de comprendre comment les choses se sont mises en place, poursuit Manuel Fagny. Pour faire simple, on pourrait dire de quelqu’un qu’il est  » trop gentil  » car il a eu des parents qui insistaient fortement sur la nécessité d’être toujours serviable et poli. Par peur de perdre l’amour et la valorisation de ses parents, l’enfant aurait alors surdéveloppé ces qualités. Cette explication ne rend toutefois pas compte de la complexité de la dynamique psychique de chacun. Dans certains cas, la peur de sa propre agressivité et de celle des autres peut conduire à un souci disproportionné de ne blesser personne. En réaction, on peut avoir tendance à surprotéger ceux qui nous entourent. Finalement, être trop gentil, c’est avant tout rechercher la reconnaissance des autres. « 

Or curieusement, au lieu de leur être reconnaissants, les  » moins gentils  » profitent souvent des  » trop gentils « . Pourquoi ?  » Parce qu’ils sont gentils justement ! s’amuse Marilou Berry. Moi-même ayant été la risée de quelques groupes, je suis plutôt solidaire. Aujourd’hui, j’ai arrêté d’être gentille, mais je ne le fais pas payer à ceux qui le sont encore.  » Contrairement à son personnage dans Vilaine qui, suite à une trahison, décide de changer radicalement, de se venger et de rétablir la justice. Sa justice.

Et c’est bien là le hic. À force d’être trop gentil, on risque un jour de péter un câble, et de devenir vachement aigri. Parce que cette gentillesse ne fonctionne souvent qu’à sens unique.  » Il en résulte parfois le ressenti d’être non respecté, abusé, épingle Fagny. Etre une  » bonne poire « , en quelque sorte.  » D’où l’importance de changer de comportement, avant de commencer à torturer les limaces, à refuser de laisser sa place aux femmes enceintes ou à arracher la dernière page d’un roman avant de le prêter. Le conseil de Marilou Berry ?  » Adopter un subtil mélange de respect et de fermeté. « 

 » On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil et un revolver, qu’avec un mot gentil tout seul. « 

(Al Capone)

 » C’est tellement plus agréable de dire oui, parce que cela fait plaisir, remarque Marilou Berry, apprendre à dire  » non  » est un vrai travail.  » Mais pas une mission impossible. Ces trois lettres peuvent tout changer. Notamment commencer par se faire respecter. Il ne faut donc plus avoir peur de blesser son interlocuteur, ni de ne plus être aimé si on ne répond pas à ses attentes.  » Dire non, mettre une limite, est de toute première importance pour le développement de soi et les relations interpersonnelles, affirme Manuel Fagny. Que signifie notre  » oui  » si nous sommes incapables de dire  » non  » ?  » Un bon point. À retenir comme réplique rhétorique si on nous traite d’égoïste à l’usage de notre première réponse négative. Ensuite, posons-nous la question cruciale  » pourquoi suis-je exagérément complaisant alors que cela me fait souffrir  » ?

De fait, que se passerait-il si nous l’étions moins ? De quoi notre gentillesse nous protège-t-elle ?  » Ces réponses peuvent nous éclairer et constituer le point de départ d’un travail intérieur, souligne Manuel Fagny. D’une manière générale, il est important de respecter son propre rythme, d’écouter son corps et ses émotions. Il est toujours utile de se demander ce que l’on ressent dans une situation où l’on est malmené par les demandes d’un interlocuteur. Suis-je fâché, triste, agacé par cette situation ? Il est important de s’autoriser à être en colère. Etre attentif à ses états internes, c’est le premier pas vers le respect de soi-même. « 

Une fois ce travail réalisé, une fois ces prises de conscience abouties, il est plus aisé de prononcer ce  » non  » fondamental.  » Dire  » non  » ne tuera pas l’autre, bien que parfois inconsciemment on puisse l’imaginer ! rassure Manuel Fagny. Il ne faut pas confondre  » non  » avec  » je te rejette  » ou  » je ne t’aime pas  » ; cela n’a rien à voir. « 

C’est parti pour les exercices pratiques. Le but ici n’est pas de se transformer en poupée qui dit  » non, non, non « , seulement de trouver le juste équilibre. On commence par lister les personnes auxquelles on a du mal à refuser quelque chose, tout en déterminant de façon objective les raisons pour lesquelles on cède. Ensuite, on relativise sur les conséquences d’un éventuel non, sans chercher de faux prétextes. Et puis : on se lance. Sensation de délivrance ? Attention, une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer…

Valentine Van Gestel

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