Couple: quand la santé mentale de l’autre vacille

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Kathleen Wuyard

Si à l’écran, Romain Duris et Virginie Efira incarnent l’amour face à la maladie mentale dans En attendant Bojangles (*), pour nombre de couples, ce scénario est tout sauf du cinéma. Car aimer à perdre la raison n’est pas toujours viable.

En rentrant de l’hôpital avec leur premier enfant dans les bras cet été, Charlotte et Nicolas, deux trentenaires bruxellois, ne s’attendaient pas à ramener une invitée surprise au bercail. Mais rapidement, la jeune femme a dû se rendre à l’évidence: ce qu’elle avait d’abord pris pour du baby blues était en réalité une sévère dépression post-partum. « Notre petit garçon a été très désiré, et malgré un déclenchement qu’on aurait préféré éviter, je garde un souvenir très fort de l’accouchement. Entre chute d’hormones, manque de sommeil et nouveau rythme à prendre, le retour à la maison, lui, a été plus brutal », confie celle qui souligne que c’est le cas pour à peu près tous les jeunes parents. Sauf que dans le sien, les semaines passant, le sentiment de malaise s’est intensifié au lieu de se dissiper. « C’est comme si un énorme gouffre s’ouvrait peu à peu sous mes pieds. J’avais perdu le goût de tout: voir des proches, manger, prendre soin de mon couple, profiter de la vie… La moindre petite épreuve de cette nouvelle vie de parent me semblait insurmontable, au point d’en arriver à penser que mon enfant serait mieux sans moi. »

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Avec les encouragements de sa maman et de son compagnon, Charlotte se décide à consulter un psychiatre « sans lequel (elle) ne serait peut-être pas là aujourd’hui ». Toujours suivie, la jeune maman souligne l’importance de la démarche, pour elle, mais aussi pour son couple: « Je n’ai jamais douté de la présence de Nicolas, de l’énergie qu’il me procure et de l’amour qu’il me porte, mais c’est primordial d’accepter que sa moitié ne peut pas tout soigner, et surtout, ne peut pas jouer le rôle de psy. » Un constat qu’appuie la psychothérapeute Natasha Gritten, Bruxelloise d’adoption fraîchement installée dans le Brabant wallon après quarante ans dans la capitale, qui martèle qu’il est nécessaire de ne pas « devenir le soignant de son conjoint, mais bien de rester son partenaire ». Sous peine d’entraîner une redistribution des rôles qui risque non seulement de fausser la relation, mais aussi de ne pas permettre de sortir de la maladie.

Un nouvel équilibre

Et si cette maman de quatre enfants, reconvertie en thérapeute à la quarantaine après une carrière dans le droit, raconte en riant le cas de cette patiente « qui menaçait son mari de retomber en burn-out quand elle trouvait qu’il ne s’occupait pas assez d’elle », le déséquilibre que peut engendrer la maladie mentale dans le couple est toutefois à prendre très au sérieux. « Si l’autre souffre, un nouvel équilibre va d’office devoir s’installer le temps qu’il guérisse. Mais si celui-ci perdure trop longtemps, c’est très compliqué de retrouver un rythme plus naturel quand la maladie disparaît. C’est plus simple en cas de problème physique: si votre conjoint est alité avec une jambe cassée, quand on lui enlève son plâtre, tout le monde trouve ça normal qu’il se remette à marcher. Mais la maladie mentale n’a pas de stigmates physiques, ce qui présente le risque de déposséder l’autre de ses responsabilités, et de ne pas parvenir à lâcher le contrôle quand il retrouvera son équilibre », met en garde Natasha Gritten.

‘L’important est d’être soutenant sans être infantilisant.’ Jennifer Moers, psychologue

Un avertissement peut-être plus d’actualité que jamais, la pandémie ayant mis à mal le mental de nombre de personnes. C’est ainsi que Lola, Liégeoise d’une vingtaine d’années, a vu son couple voler en éclats lors du premier confinement. « Mon copain s’est progressivement renfermé sur lui-même, et lorsque la vie a commencé à reprendre son cours, il n’est pas parvenu à sortir de la bulle qu’il s’était créée. C’est là qu’on a compris que quelque chose clochait et qu’il a accepté de consulter. » Une fois le diagnostic de dépression posé, la jeune femme ressent une forme de soulagement, persuadée que la situation ne peut qu’aller mieux.

Après plus d’un an, elle doit malgré tout se rendre à l’évidence: leur relation est arrivée à son terme. « Si l’autre veut s’en sortir, je crois qu’un couple peut parvenir à surmonter la maladie mentale, mais ici ce n’était pas le cas et ça nous a divisés. Je portais notre relation seule, je gérais ses affaires en plus des miennes, ce n’était plus vivable. L’obstacle principal a été le manque de communication et le refus de se faire aider de la part de mon copain. » Un refus qui peut être vécu comme une trahison par celui ou celle qui ne reconnaît plus sa moitié, même si dans les faits, ce n’est pas si simple. Et la ligne entre le rôle de soutien aimant et de partenaire oppressant est dangereusement fine.

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Accepter sans (dé)dramatiser

« L’important est d’être soutenant sans être infantilisant », souligne la psychologue liégeoise Jennifer Moers, qui reçoit régulièrement des couples confrontés à un trouble mental de l’un ou l’autre. « Parfois, les conjoints glissent dans une position où ils font beaucoup pour et à la place de la personne, alors même que celle-ci n’est pas aux prises avec sa maladie 100% du temps et qu’il est important de lui laisser de l’indépendance pour ne pas l’enfermer dans son diagnostic. Bien entendu, en fonction du trouble, certaines périodes ou situations requièrent plus de vigilance, mais en dehors de ces moments, il est important de continuer à vivre, rire, et parler de mille autres choses. »

Autre élément important à appréhender: la culpabilité. « Le plus souvent, quand un couple aux prises avec un trouble mental vient consulter, c’est à l’initiative de celui ou celle qui n’est pas malade et qui a tendance à pointer immédiatement l’autre du doigt, explique Natasha Gritten. C’est un discours que je recadre immédiatement, mais malheureusement, la culpabilisation de la personne qui ne va pas bien est fréquente. Nous avons tendance à aller très vite dans le jugement de soi et de l’autre, parce qu’on aime bien pouvoir désigner un responsable. »

Et la psychothérapeute bruxelloise de rappeler que « ce n’est pas la maladie en tant que telle qui pose un problème au couple, mais bien la manière dont elle est abordée et les comportements qu’elle entraîne. La maladie est neutre, c’est ce qu’on en fait qui est déterminant ». Dans le cas d’Eloïse, qui a enfin été diagnostiquée bipolaire à l’approche de la trentaine après des années d’incompréhension de ses symptômes, dévoiler d’emblée son diagnostic est une manière de « dédramatiser le bazar ». Une approche efficace, puisque adoptée et validée il y a deux ans lors d’un premier rendez-vous avec celui qui est devenu son fiancé, même si la jeune femme confie que son compagnon est toujours en quête du « délicat équilibre entre être attentif à moi et m’oppresser ». Autre piège à déjouer selon elle? « Surtout, quelle que soit la situation vécue par l’autre, et même si c’est une réaction qui se veut bienveillante, il ne faut pas dédramatiser, parce que c’est la meilleure manière de délégitimer la douleur que la personne peut ressentir. » Et nos spécialistes de rappeler qu’il ne s’agit pas non plus de délégitimer sa propre douleur, même si celle-ci s’accompagne d’une culpabilité parfois difficile à gérer.

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Colère et culpabilité

« La colère est une émotion qu’on a tendance à vouloir refouler, mais qui s’accompagne pourtant d’un rôle bien défini: faire changer les choses. C’est donc tout à fait normal d’être en colère quand on est face à une situation qui ne nous convient pas. Par contre, c’est important de la diriger contre la situation, et non contre son partenaire. On n’en voudrait pas à son conjoint de ne pas guérir instantanément d’un cancer, alors pourquoi lui en voudrait-on de ne pas sortir d’une dépression? », interroge Natasha Gritten. Qui appuie l’importance de l’acceptation sous toutes ses formes: « On ne peut pas changer les idées de l’autre, on n’est pas son médecin et les médecins eux-mêmes sont relativement désarmés face à certains troubles mentaux, dépression en tête. Il n’y a malheureusement pas de pilule miracle, c’est une maladie difficile et il faut l’accepter, car si on se met trop de pression, on risque de quitter son conjoint parce que la situation deviendra invivable, or ce n’est certainement pas ça qui va l’aider à aller mieux. » Même si, aussi difficile que ce soit, il ne faut pas s’enfermer dans la relation au prétexte que l’autre va mal.

« Dans toute relation, quelle qu’elle soit, il n’est jamais conseillé de rester par obligation, rappelle Jennifer Moers. Même s’il est évident que la personne souffrant d’une maladie mentale n’est absolument pas responsable de son état, son partenaire ne doit pas pour autant se sacrifier. » D’autant que parfois, cela a l’effet inverse de celui désiré, suscitant chez la personne en souffrance la culpabilité de « gâcher la vie » de l’autre. « Parfois, même quand on a tout essayé pour que cela fonctionne, le couple réalise que c’est vain. Dans ce cas, il est important de s’assurer de ne pas laisser la personne démunie en cas de rupture, en mettant en place une forme de relais, qu’il s’agisse d’un proche ou d’un médecin », conseille la thérapeute liégeoise.

‘C’est normal d’être en colère, mais c’est important de la diriger contre la situation, et non contre son partenaire.’ Natasha Gritten, psychologue

Charlotte, pour sa part, confie toujours ne pas bien comprendre comment son fiancé « n’a pas pris ses jambes à son cou face à cette situation qu’on n’aurait jamais pu anticiper. Il n’a eu de cesse de me rassurer et de réaffirmer sa confiance en notre couple et dans le futur et c’est aujourd’hui à moi de faire le chemin pour me sentir à nouveau bien dans mes baskets ». Et après? « Une personne atteinte de maladie mentale peut se rétablir tout en vivant avec certains symptômes ; une fois la crise passée, il est important de se remettre à vivre tout simplement, en gardant un oeil attentif pour une éventuelle rechute », recommande Jennifer Moers. Natasha Gritten, quant à elle, insiste sur l’importance de simplement accueillir les changements et émotions provoqués pendant et après la période de trouble et d’aller contre la tendance naturelle à vouloir soit nier la situation soit, au contraire, y adhérer pleinement. « Si on nie, on dissocie le comportement de notre conjoint et c’est difficile pour lui, tandis que si on adhère, on associe notre comportement à quelqu’un de malade et c’est difficile pour nous. Cela ne sert à rien de lutter contre la situation, il faut simplement accepter de faire le deuil du conjoint « d’avant »: cela permet de diminuer la charge mentale, mais aussi de laisser une ouverture pour trouver des choses plus agréables dans ce nouvel équilibre. » Aimer à la folie, peut-être, mais sans pour autant perdre la tête.

(*) En salles actuellement.

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