Ses cheveux attachés en arrière et vêtue d'un simple tee-shirt blanc, comme elle pourrait les porter huit heures par jour dans sa boulangerie suédoise, Kaja Hengstenberg fait classe à ses paquets de farine. Du moins, c'est ce que pourrait croire un observateur non averti. Seule dans sa cuisine à Stockholm, la jeune femme de 29 ans donne en réalité un cours en ligne. Ses élèves viennent de partout en Europe. Elle-même a grandi entre l'Allemagne et la Pologne, avant de s'installer à Bruxelles, où elle a décidé de quitter les affaires publiques pour vivre de sa passion : la bonne chère. Et le bon pain.
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Ses cheveux attachés en arrière et vêtue d'un simple tee-shirt blanc, comme elle pourrait les porter huit heures par jour dans sa boulangerie suédoise, Kaja Hengstenberg fait classe à ses paquets de farine. Du moins, c'est ce que pourrait croire un observateur non averti. Seule dans sa cuisine à Stockholm, la jeune femme de 29 ans donne en réalité un cours en ligne. Ses élèves viennent de partout en Europe. Elle-même a grandi entre l'Allemagne et la Pologne, avant de s'installer à Bruxelles, où elle a décidé de quitter les affaires publiques pour vivre de sa passion : la bonne chère. Et le bon pain. Après un énième déménagement, dans la capitale suédoise cette fois, Kaja prend ses marques dans une boulangerie qu'elle a intégrée en tant que stagiaire. De 6 à 13 heures, elle pétrit la pâte avant de retourner chez elle apprendre à d'autres à le faire. Pour la jeune femme, " faire du pain, c'est extrêmement satisfaisant. C'est une pratique qui reste dans une vie ". Avec des existences totalement chamboulées par le coronavirus et son confinement imposé, on comprend que ses étudiants cherchent désormais à s'épanouir dans le travail du levain, pour 40 euros tout compris. " Mes élèves ont entre 25 et 40 ans, et ne sont pas nécessairement de grands cuisiniers : ils sont juste intrigués par le fait de préparer leur propre pain. Aujourd'hui plus que jamais, les gens réalisent que ça vaut le coup de savoir se débrouiller en cuisine pour se nourrir ", explique-t-elle." L'idée de donner des cours en ligne était déjà présente avant cette crise. Mais c'est le genre de chose qu'on reporte sans arrêt en se donnant l'excuse qu'on n'est pas un expert en vidéo. Avec le confinement, je me suis dit que j'allais essayer avec mon téléphone... Et c'était déjà suffisant. Pour ceux qui suivent l'initiation, c'est très facile : ils peuvent le faire de leur propre cuisine, en pyjama. Pour moi aussi, ça simplifie les choses, puisque je ne dois pas louer de lieu. Le coronavirus m'a forcée à concrétiser quelque chose que j'aurais dû faire plus tôt ", raconte celle qui est contrainte de se réinventer après quelques mois dans le secteur seulement. Mais pour certains, c'est toute une vie à nourrir les autres qui est mise au défi. Et chacun y va alors de sa petite innovation. De l'autre côté de l'Atlantique, la chef Samin Nosrat, auteure du livre Salt Fat Acid Heat, a décidé de lancer un " podcast d'urgence ", Home Cooking. Sur sa hotline montée en quelques jours seulement, ses auditeurs l'interrogent sur la manière de cuisiner un bocal de lentilles ou de banals oeufs. L'une de ses collègues américaines, Julia Turshen, propose quant à elle des sessions thématiques d'écriture culinaire sur Instagram TV. C'est un simple texte manuscrit, pris en photo, qui annonce le programme du jour. Toujours sur la même plate-forme, la créatrice de recettes Alison Roman tente de trouver des substituts d'ingrédients pour ceux tombés à court de fécule de maïs ou de citron en plein confinement. En France encore, les dégustateurs de Déserteur initient des rencontres virtuelles avec des sommeliers... Forcé de titiller les réseaux sociaux quand d'ordinaire il lui " suffit " d'être aux fourneaux ou derrière son bar, l'horeca belge joue le jeu avec fair-play, chacun se renvoyant la balle quand il le peut. A l'Osteria Romana, à Bruxelles, le restaurant du chef Filippo La Vecchia, on a lancé un défi aux clients : celui de reproduire sa recette de cacio et pepe -- puisqu'un peu de poivre, de pecorino romano et de bonnes pâtes suffisent. Le plat le plus convaincant fera remporter à son auteur un cours de cuisine... à la réouverture de l'établissement. Chez Cipiace, un bar à cocktails de la capitale également, on aime aussi les challenges. A travers le hashtag #CocktailAtHomeChallenge, tout un chacun est invité à reproduire un mélange chez lui et les autres bartenders du pays à lancer leur propre compétition. Hasard ou culture de l'échange, les Italiens sont particulièrement bien représentés parmi ces initiatives culinaires numérisées. Massimo Bottura, chef triplement étoilé de L'Osteria Francescana à Modène, distribue avec humour et simplicité ses recettes de survie à la quarantaine sur Instagram -- l'occasion de réaliser que quand les temps sont durs, même les plus grands cuisiniers se réfugient dans les pâtes... Chez Racines et Petit Racines, les restaurants bruxellois d'Ugo Federico et Francesco Cury, on les cuisine " al sugo alla rana pescatrice ", soit en sauce à la lotte, dans l'une des recettes partagées par le duo sur les réseaux sociaux. " On veut maintenir le contact avec nos clients et nos amis -- et donner un coup de boost à notre bouquin sorti quelques semaines à peine avant le confinement, dévoile Francesco Cury. Sur les réseaux sociaux, les gens nous disent qu'on leur manque. Alors on fait ce qu'on peut avec Internet. C'est pour rester actif aussi, sinon on tourne en rond. On est de ceux qui n'arrivent pas à rester chez eux sans rien faire. Puis dès la première recette, l'intérêt a été très fort : c'est précieux d'offrir quelque chose qu'il faut d'habitude payer. Donner à nos clients la possibilité de reproduire ce qu'on cuisine au restaurant, ça les rend juste heureux. " De Bruxelles à New York, en passant par Paris, les restaurateurs se décarcassent pour ne pas briser le lien qui les unit à leurs clients, fidèles ou nouveaux. Dans la capitale française, les chouchous virtuels du moment sont un couple de photographes et stylistes culinaires officiant derrière le compte Instagram @thesocialfood, le chef du restaurant Cheval d'or Taku Sekine ou encore Margot Lecarpentier, propriétaire du bar à cocktails Combat, à Belleville. Confinée dans un petit appartement, elle compose avec les moyens du bord - et une sacrée réserve de spiritueux. Sirop d'orgeat d'amande, oleo saccharum et salted rim : elle dévoile les techniques et préparations qui font un bon cocktail, même chez soi. La débrouille, c'est aussi le credo du compte @lockdown_kitchen de Quentin Beaujean, qui compose les menus de cinq jours de repas réconfortants en une seule visite au supermarché.Et puisque le système D est manifestement aussi de mise dans les hôpitaux, certains chefs viennent à la rescousse de services totalement débordés - et affamés. Parmi les bienfaiteurs, un collectif de restaurateurs wallons qui communique à travers le groupe Facebook " Chefs carolos solidaires " et une vingtaine de Flamands se démenant derrière le hashtag #feedthenurses. Avec Nils Proost, Anne-Sophie Breysem, Timothy Tynes ou encore Martijn Gobert, Lars Block du restaurant Zoen à Anvers parvient à livrer quelque 500 repas par jour au personnel soignant, en première ligne de cette crise sanitaire. Partout ailleurs, les projets de soutien aux hôpitaux font des petits, comme en France, où la communauté Ecotable entend bien distribuer 10 000 assiettes grâce à une collecte de fonds en ligne. Quand l'hôpital demande la charité, ce sont donc les chefs qui rappliquent. Mais face aux paradoxes soulevés par la gestion du covid-19, ces derniers ne sont pas en reste. La cuisine est leur gagne-pain, mais ils offrent leurs recettes gratuitement. Les frontières sont fermées, et pourtant ils " réinternationalisent " la food. La nourriture est faite pour être partagée, et ils sont contraints de manger seuls - ou presque : derrière son écran, chacun a désormais l'opportunité de se nourrir de ces initiatives qui dépassent le cadre de l'industrie. Ses tables et bars fermés, l'horeca est actuellement en état de mort clinique, mais lutte, sans savoir quelle sera l'issue du combat. " J'ai peur pour notre économie, s'inquiète Kaja Hengstenberg. C'est particulièrement triste pour les petits restaurants, qui ont réellement besoin de leurs clients jour après jour. Je pense qu'à leur réouverture, les gens seront plus heureux que jamais d'aller manger dehors, mais qui sait s'ils en auront encore les moyens ? Les choses vont changer, mais ce changement peut aussi être positif et apporter de nouvelles opportunités. Mais ça sera dur pour tout le monde, ce n'est déjà plus un secret. " De son côté, Francesco Cury soupire : " Le mal est déjà fait, lâche-t-il. En ce moment, je me concentre donc sur ma famille et sur les autres. Avec Ugo, on parle de nos enfants, d'autres choses, mais pas du restaurant. Les recettes, c'est aussi une manière de changer de sujet et de revenir à ce qui nous passionne. Cette crise, c'est l'occasion de notre vie de réparer nos erreurs et celles de la restauration. Il ne s'agira pas de se réinventer : il faudra d'abord tout remettre en question. "