Il y a encore quelques années, montrer une photo prise en Thaïlande à côté d'éléphants faisait son petit effet à la machine à café. C'était avant que l'on se dise qu'une poignée de likes sous un selfie ne justifiait pas les mauvaises conditions de vie de ces animaux. Le dernier snobisme consiste plutôt à afficher que, cet été, vous irez chercher le dépaysement à seulement 300 kilomètres de chez vous. Les plus aventureux ajouteront : en train ! Les Suédois ont même créé un mot pour désigner la honte de voyager en avion dans un contexte d'urgence écologique : le flygskam. Après la joie face à la démocratisation du tourisme qui propose un vol aller-retour pour Barcelone au prix d'un plein d'essence, vient l'ère d'un tourisme plus raisonné.
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Il y a encore quelques années, montrer une photo prise en Thaïlande à côté d'éléphants faisait son petit effet à la machine à café. C'était avant que l'on se dise qu'une poignée de likes sous un selfie ne justifiait pas les mauvaises conditions de vie de ces animaux. Le dernier snobisme consiste plutôt à afficher que, cet été, vous irez chercher le dépaysement à seulement 300 kilomètres de chez vous. Les plus aventureux ajouteront : en train ! Les Suédois ont même créé un mot pour désigner la honte de voyager en avion dans un contexte d'urgence écologique : le flygskam. Après la joie face à la démocratisation du tourisme qui propose un vol aller-retour pour Barcelone au prix d'un plein d'essence, vient l'ère d'un tourisme plus raisonné. Si l'autosatisfaction de l'ami qui emporte une paille en métal pour boire ses mojitos au Costa Rica peut faire sourire, la prise de conscience des effets secondaires de nos loisirs est bel et bien enclenchée. Et nécessaire. " Les gens sont mieux informés sur les conséquences et l'impact direct de leur voyage. Cela a créé davantage de sensibilité ", explique Nicolas Breton, qui a effectué un tour du monde hors des sentiers battus avant de le relater dans un livre (1). Aujourd'hui, il est responsable du développement des guides de voyage Tao (2), spécialisés dans les séjours responsables. " L'écologie n'est plus une question de niche, cette perspective prend beaucoup d'importance depuis un ou deux ans, et le tourisme durable-responsable suit cette tendance. On voit que les ventes de nos guides augmentent, note-t-il. Les gens veulent s'engager, limiter leur empreinte environnementale, ou montrer plus de respect pour les populations locales. " Nicolas est même convaincu que ce n'est qu'un début : " Dans dix ans, c'est certain que nous ne voyagerons plus comme aujourd'hui à cause du réchauffement climatique, d'une nouvelle justice sociale nécessaire, de la surpopulation touristique dans certains endroits... La demande pour un autre type d'évasion ne peut qu'augmenter. " Actuellement, il est plus question d'intentions que d'actes. Dans une enquête réalisée par le tour-opérateur TUI en 2017, 84 % des Européens interrogés estimaient qu'il était important que chaque individu contribue à réduire l'impact écologique de son voyage. Seulement 11 % avaient réservé un logement durable pour leurs derniers séjours. Les chiffres commencent à dater, mais le fait qu'un géant du tourisme se lance dans ce genre de sondage, communique sur le sujet et crée même une fondation pour promouvoir et aider des initiatives durables est un indicateur en soi. Des compagnies comme Ryanair proposent même désormais à chaque passager de faire un don lors de la réservation pour compenser l'empreinte carbone de ses vols. Preuve que le consommateur est en demande. " On dispose d'assez peu d'outils qui permettent de mesurer l'évolution des motivations et des pratiques des touristes, déplore Jean-Michel Decroly, professeur de géographie et de tourisme à l'ULB. Mais incontestablement, on observe que l'offre s'inscrit dans une optique de durabilité, qui promeut des échanges sincères, non fondés sur des rapports commerciaux entre le touriste et les habitants des pays visités, qui mettent en avant l'authenticité, la découverte du lieu, etc. " Parmi la diversité des profils de voyageurs, l'expert note l'apparition du touriste-habitant. Celui-ci prospère notamment grâce à l'avènement de sites de réservations de logements " chez l'habitant ", AirBnB en tête. " Cette envie de se retrouver hors des sentiers battus se manifeste principalement dans le tourisme urbain. L'idée est d'essayer de séjourner dans la destination comme si on y résidait, et donc d'opter pour des hébergements en dehors des hypercentres. Dans ces quartiers périphériques, on va pouvoir mener une vie qui ressemble à celle des habitants, ne serait-ce qu'en faisant ses achats ou en se posant dans des endroits de sortie fréquentés par ceux-ci. " Par-delà l'envie réelle de voyager de manière plus responsable et de limiter les dégâts liés au tourisme de masse, s'affiche une volonté de ne pas être considéré comme un élément de ladite masse. " La distinction est au coeur des pratiques touristiques, explique Jean-Michel Decroly. Elle en est même un moteur essentiel. Le choix de la destination, ou de ce qu'on y fait, s'opère fortement en fonction du milieu social dont on est originaire, et c'est un moyen d'exprimer sa différence. La population au capital culturel et économique élevé va rechercher des activités singulières pour ne pas faire partie du troupeau. " Qui ne veut pas rallier le troupeau s'improvisera par exemple berger le temps d'un week-end. Clara Beniac a lancé il y a un an Oh la Vache !, plate-forme qui permet à des particuliers de réserver des séjours d'immersion à la ferme (3). Elle s'est inspirée du woofing, consistant à être logé et nourri en échange de quelques heures de travail au sein d'une exploitation. De quoi mêler un confort assuré, un hébergement original, une table d'hôtes, mais aussi des ateliers pour apprendre, entre autres, à faire du fromage au milieu des chèvres. Quand l'entrepreneuse a contacté des agriculteurs pour expliquer son projet, nombre d'entre eux se sont étonnés du marché qu'elle leur faisait miroiter. Existait-il vraiment des " urbains " prêts à mettre le prix pour venir vivre leur quotidien et crotter des bottes achetées pour l'occasion ? Réponse : oui, plein ! " Nous avons fait une étude auprès des consommateurs, avec l'institut OpinionWay, et ce qui ressortait, c'était une envie d'authenticité, de mettre la main à la pâte, de pas être passif. Les familles interrogées aspiraient à sortir de la consommation simple, elles voulaient l'opportunité de participer, de s'engager. " Derrière le projet de Oh la Vache !, il y a une double volonté : offrir cette reconnexion à la nature et à l'alimentation tant recherchée, mais aussi soutenir les paysans. A l'image d'activités au bout du monde permettant à des artisans ou agriculteurs de perpétuer une tradition grâce aux revenus générés par le tourisme, la jeune entreprise propose un complément de revenu qui aide à surmonter les coups durs dans l'exploitation. Du gagnant-gagnant, soit l'essence même du tourisme durable et positif. " En revanche, on ne veut pas que ça devienne le revenu principal. Un producteur doit rester producteur, insiste la fondatrice. Ce que l'on conseille, c'est de ne pas faire plus d'une immersion par mois. Si on ne met pas de limite, ça pourrait devenir Disneyland et ce n'est vraiment pas le but. " Disneyland : le mot qui fait frémir les aventuriers du " voyager vrai ". Si l'authentique est le nouveau luxe - et donc la nouvelle manne -, il devient l'objectif à atteindre par les acteurs du tourisme avides de clients. Résultat : le voyage peut parfois ressembler à ces boutiques auxquelles on ne croit pas trop, à la déco fouillis-bohème pensée au millimètre, objets rétro sortis de l'usine et meubles " écolo de récup' " avec triple couche de peinture toxique. Jean-Laurent Cassely s'est interrogé sur ces fabriques de l'authentique à travers son livre No fake (4). Verdict : la quête de sens à tout prix serait l'une des caractéristiques constituantes du hipster. Des préoccupations écolos, humaines et sociales longtemps abandonnées à une culture alternative ont rejoint les rangs du cool quand la génération élevée dans l'ultraconsommation a grandi. " Il faut se méfier du décalage entre discours alternatif et pratique, mais le tourisme de masse a créé ses propres anticorps. En réponse, on voit apparaître ce que j'aime appeler l'hyper-vrai : des lieux plus vrais que vrais où l'authenticité est criée tellement fort que ça peut mettre mal à l'aise. " Cela va des vieux bistrots travaillés pour paraître encore plus " dans leur jus " aux reconstitutions de célébrations traditionnelles fantasmées pour les friands d'ethnologie. Les codes du vrai sont utilisés pour dessiner des endroits instagrammables et des expériences a priori alléchantes. " Il ne faut pas pour autant opposer ce qui serait une bonne et une mauvaise authenticité. Ce serait le piège, prévient l'auteur. Il n'y a pas de liste de critères objectifs figés. Pour sortir de ce relativisme, on peut dire que l'authenticité est une caractéristique de l'ambiance, de la population plus que de la déco. Dans un café authentique, par exemple, on trouvera des gens " authentiques " qui ne se prennent pas la tête, et on aura la possibilité de faire des rencontres imprévisibles. Ce sera donc plus une qualité sociale. " Mais si vous ajoutez dans ce café cinq voyageurs s'interrogeant sur le meilleur moyen de retranscrire cette bouffée de vrai dans leur story Instagram, vous ferez chuter drastiquement le niveau de typicité du lieu. Finalement, c'est un peu comme ces citations qui, sur les réseaux sociaux, nous répètent que le chemin est plus important que la destination. Plus qu'un choix de région, d'hôtel ou d'activités labellisés " hors des sentiers battus ", il vaut mieux chercher l'authenticité dans son approche plutôt que d'espérer la trouver au bout du monde. Et on vous interdit formellement d'utiliser cette formule pour accompagner votre prochaine photo de coucher de soleil...