Carnet de voyage en page 88.
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Carnet de voyage en page 88." J' ai enfin retrouvé toutes mes sensations. Cela faisait plusieurs années que mon encéphalogramme ski était plat, la Vallée Blanche m'a réconcilié avec les sports d'hiver ", lance Mark qui ne peut taire son enthousiasme plus longtemps. Assidu depuis ses 8 ans, ce jeune entrepreneur londonien s'était peu à peu blasé des vacances dans la poudreuse. " A force de descendre des pistes balisées, il y a un moment où forcément l'on se lasse. Surtout après avoir essayé toutes les sortes de glisse ", explique-t-il. Son bonheur est palpable et il n'en finit pas de remercier Denis, le guide avec qui il vient d'enfiler les 23 kilomètres de descente de la Vallée Blanche, l'une des plus belles expériences hors pistes de Chamonix. Parti ensemble depuis les 3 842 mètres de l'Aiguille du Midi, les deux skieurs se sont embarqués pour un périple commencé tôt le matin et achevé en fin d'après-midi. A midi, pour se rassasier et mieux se rendre compte du chemin parcouru, tous deux ont posé les skis au Refuge du Requin, un site impressionnant à flanc de montagne. " Skier sur un glacier procure des sensations incomparables, s'enthousiasme Mark. Même si ce n'est qu'une initiation, on prend conscience d'une réalité sur laquelle on n'a pas de prise. On renoue avec une vision sacrée de la neige, celle de la haute montagne. Soit une masse aveugle et non domestiquée qui inspire la peur. Pas question de skier n'importe comment là-haut, l'humilité est de mise car on est toujours à la merci d'une crevasse. " Sur l'ensemble du tracé, Mark avoue avoir été particulièrement ému à la vue de la mer de Glace. Cette majestueuse étendue blanche slalomant sous le regard menaçant des Aiguilles de Chamonix est l'un des emblèmes incontestables de la station. Déjà au xviiie siècle, le géologue suisse de Saussure était resté pantois devant ce spectacle, au point d'écrire : " Ici, l'âme s'élève, les vues de l'esprit semblent s'agrandir et au milieu de ce majestueux silence on croit entendre la voix de la nature. " La définition est belle pour cet itinéraire célèbre sans cesse reconfiguré par le vent, la neige, le soleil et la reptation des glaces. Aujourd'hui, la fonte des glaciers n'y fait rien : le site a conservé sa puissance magnétique. Mieux, avec l'engouement pour les sports extrêmes, un nombre croissant de skieurs viennent du monde entier pour croiser le Kevlar des spatules avec les pentes enneigées du site. Redorant ainsi le blason sportif de Chamonix. Boudée un moment au profit de stations plus policées, Chamonix retrouve aujourd'hui les faveurs d'un public de connaisseurs. Celui-ci semble avoir balayé d'un revers de la main le reproche selon lequel la station affichait un profil trop encaissé. Ce sont désormais les dimensions de capitale historique du ski et de proximité avec le Mont-Blanc qui sont avancées. On sait que l'endroit est couru et que les plus sportifs des people s'y retrouvent, de Phil Collins à Guy Forget en passant par Alain Prost. Preuve de ce succès, la prestigieuse griffe Chanel a implanté une large boutique et les investissements se succèdent pour faire de la station un endroit en phase avec le goût du jour. Côté hôtels, c'est le Club Med qui a donné le coup d'envoi en demandant au célèbre décorateur Jacques Garcia de repenser l'aménagement de son palace historique situé au pied du téléski du Savoy Samaran. L'architecte d'intérieur a déployé ici ses ors et ses stucs pour une atmosphère brillamment baroque. Quant au Grand Hôtel des Alpes, abandonné depuis des années, il a repris du service. Derrière ce retour à la vie, Paolo Vittelli, un armateur italien spécialisé dans les yachts de grand luxe. L'homme d'affaires est déjà connu pour avoir signé le Mascognaz, un hôtel d'exception - il comporte seulement 7 chambres et n'est accessible qu'en motoneige - à Champoluc, dans la vallée d'Aoste. Cette perle est logée dans un ancien hameau du xive siècle à 1 900 mètres d'altitude. Flairant la dynamique positive de Chamonix, Vittelli a craqué pour le Grand Hôtel des Alpes qui offre une belle vue sur le Mont-Blanc, un " plus " très sollicité par la clientèle haut de gamme. L'entrepreneur a eu l'intelligence de conserver les suites dans le bois d'origine pour un cachet à l'authenticité maximale. Dans le même esprit, on ne saurait passer sous silence le grand projet hôtelier qui agite la station depuis un moment. Prévu pour 2007 et conçu pour répondre aux nouvelles demandes en matière de sports d'hiver, un hôtel doté d'un luxueux spa promet de donner à Chamonix un autre coup d'accélérateur. Pour l'imaginer, pas moins de cinq architectes locaux se sont rendus au Japon pour faire connaissance avec les subtilités des sources chaudes japonaises ainsi qu'avec l'univers formel dans lequel elles prennent place. Si l'on a souvent reproché à Chamonix son centre bétonné, il semble qu'aujourd'hui l'implantation immobilière se soit donné de l'air. La tendance consiste à acheter des chalets du côté des Tines, des Bois ou du Lavancher. Ces villages qui se tiennent à quelques kilomètres du centre ont, quant à eux, gardé leur aspect rural. Traversé par l'Arve, la rivière fraîche et bruissante, ils offrent à la fois tranquillité, dépaysement par le vert et proximité des pistes. Le must en la matière - qui est une nouvelle tendance des voyageurs " upper class " - consistant à louer un chalet, personnel compris. Le caractère de capitale de l'alpinisme qui fonde l'authenticité de Chamonix s'inscrit au plus profond de son histoire. La station fait valoir de véritables quartiers de noblesse. C'est en 1741 que débarquent les premiers " touristes ". Deux Anglais - William Windham et Richard Pocok - sont littéralement fascinés par le site. Alors que les locaux cherchent à les dissuader de gravir la montagne pour cause de superstitions, les deux aventuriers entreprennent une expédition au Montenvers. Là-haut, la vision de séracs - ces blocs de glace résultant des crevasses transversales - les stupéfient. Saisis par l'analogie avec des vagues pétrifiées, ils baptisent le glacier mer de Glace. Ce choc visuel fera date. Windham le relate dans un livre qui ouvrira l'ère du tourisme à Chamonix : la " Relation d'un voyage aux glacières de Savoie ". Suite à cet ouvrage arriveront lords anglais en quête d'émotions fortes, mais aussi intellectuels et scientifiques genevois. A tel point qu'en 1770 s'ouvre le premier hôtel, digne de ce nom, réservé à l'hébergement touristique. On connaît la suite : de Saussure, Jacques Balmat et Gabriel Paccard - les premiers à conquérir le Mont-Blanc -, à Roger Frison-Roche, Gaston Rébuffat, Maurice Herzog... Des noms prestigieux qui ont écrit l'histoire de Chamonix en lettres capitales. Il ne faudrait pas imaginer qu'à cause de son succès actuel, la station se soit défait de ce lien historique à la montagne. Au détour des ruelles, on peut encore croiser l'un de ces personnages haut en couleur indissociablement lié au pays du Mont-Blanc. Ainsi de Georges Fournier. A 78 ans, cet homme bâti comme une armoire à glace perpétue, à lui seul, une tradition de sculpture montagnarde. Dans son petit atelier qui s'ouvre sur le plus haut sommet des Alpes, il travaille inlassablement le bois, comme il le dit, " chaque jour que Dieu fait ". De 7 à 20 heures, avec une heure " pour casser la croûte ". Son histoire personnelle tient presque sur 100 mètres : la maison en face où il est né et le réduit envahit par les copeaux dans lequel il travaille. Les clients huppés s'arrachent ses écureuils, chamois et autres alpinistes qui figent la montagne dans le hêtre. Il n'est pas dénué d'ironie de savoir qu'au c£ur des mégalopoles - à Londres, New York ou Tokyo - ses sculptures prendront place dans les lofts les plus avant-gardistes. Preuves bien tangibles de l'universalité de la main de l'homme et de la nature. Deux valeurs bien chamoniardes. Michel Verlinden