Aurélie Wehrlin
Aurélie Wehrlin
Journaliste levifweekend.be
Opinion

06/02/19 à 10:56 - Mise à jour à 11:06

Le minimalisme, une tendance instagrammable... jusqu'à l'absurde

Cela ne vous aura pas échappé : le minimalisme est à la mode. Intérieurs dépouillés, éventail de couleurs réduit au maximum, l'épuration est partout et s'affiche sur les réseaux sociaux, de son esthétique si apaisante. Jusqu'à l'absurde.

Depuis quelques années, la décoration a trouvé dans les réseaux sociaux une caisse de résonnance, à l'instar de nombreuses autres tendances, culinaires, mode ou beauté. Pour le meilleur mais parfois aussi l'absurde. Il en est ainsi d'une tendance récente épinglée sur Instagram.

Cette mode consiste à retourner ses livres sur les étagères de sa bibliothèque pour n'en rendre visible non plus la tranche, mais les feuilles, offrant à la vue un camaïeu de beiges, quasi uniforme.

C'est d'ailleurs là le principal argument de ceux qui défendent cette manière de faire : l'homogénéisation. Rappelons à nos lecteurs, pour ceux qui l'ignoreraient, qu'un livre est un objet destiné à être lu, même s'il s'agit d'un livre d'images, et même si parfois la qualité de ce qu'il contient est discutable.

Son rangement post-lecture dans une bibliothèque sous-entend que l'on pourrait s'en ressaisir pour relecture, pour éclaircir ou raviver une pensée. Impossible dans le cadre de cette tendance, puisque ses références disparaissent au profit du rien, minimaliste. Un livre peut certes endosser le rôle d'objet de décoration, mais quand le travail d'édition est si beau, si créatif, que la forme prend autant d'importance que le fond. Et mérite évidemment dans ce cas d'être exposé au regard.

Pour beaucoup encore, un intérieur n'est pas seulement - ou pas encore - un prétexte à publication sur Instagram. Il est avant tout le reflet de celui qui l'habite. D'ailleurs, cette image ne devrait en fait être digne de se retrouver sur Instagram que parce que cet intérieur est l'image de celui qui l'habite.Et une bibliothèque est un concentré de cela. Ce qui s'y trouve, les livres, mais aussi - ne soyons pas sectaires - les objets qui y prennent place, sont les fragments de ce qui constitue la personnalité de son propriétaire, de ce qui l'a formé, forgé, étonné, bouleversé, qu'il s'agisse d'un caillou, d'un livre d'Hegel, de Maupassant, de Dan Clowes ou de Marie Kondo. En retournant ces tranches de livres - et de vie -, on efface cette mémoire. A l'instar de la scène de la librairie où travaille Clementine (alias Kate Winslet) dans le brillant Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry. Scène cruciale où Joel (aka Jim Carrey) revit la scène de sa rencontre avec son grand amour perdu, qui elle en a gommé les souvenirs de sa mémoire.

La quête actuelle du minimalisme à tout prix, ne doit pas faire perdre de vue le bon sens, - qui est censé être son fondement, - et la raison. Faire du livre un simple objet beige - puisqu'à l'envers - de remplissage n'a pas de sens. Quitte à se faire le chantre du minimalisme, autant pousser la logique à vider sa bibliothèque, ce qui éviterait de provoquer l'interrogation voire la moquerie de la part de vos hôtes à la vue de votre bibliothèque de dégradés de papiers. Sur ce, bonne lecture.

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